La blancheur qu’on croyait éternelle – Virginie Carton

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Hiver 2009. Un parking face à la plage de Deauville. Une Ford Mustang année 1966 s’avance. À son bord, Lucien. Trentenaire, célibataire. L’esprit imbibé des images en noir et blanc de Jean-louis Trintignant et Anouk Aimé, courant sur cette même plage. Vague à l’âme. Désir intense de pénétrer dans le film de ses souvenirs, de se laisser aller à goûter cette nostalgie heureuse…

Et c’est l’arrêt sur image : un couple de retraité traverse l’écran, leur chien a disparu, il faut le retrouver vaille que vaille. Lucien est embarqué malgré lui dans cette plate aventure. Car l’homme ne bronche pas. Il est comme ça Lucien, c’est un gentil, un doux, un calme, un rêveur. Sa vie lui ressemble, elle est tranquille. Pédiatre, il fait un métier qu’il aime. Mais sa solitude commence à lui peser. Il lui faut bousculer ses habitudes, il a conscience du temps qui file, tout cela le met si mal à l’aise… Il aimerait mettre un peu de couleur dans sa vie, trouver l’âme soeur, celle qui saura l’apprivoiser. Comment faire ? Quelle est la marche à suivre ?

Et puis un jour, peu après son escapade râtée à Deauville, il reçoit une invitation : un nouveau voisin organise une petite fête déguisée chez lui histoire de lier connaissance. Ce genre de manifestation n’est pas trop sa tasse de thé mais il finira par y aller. Une opportunité peut-être, cette soirée… le voilà paré de blanc de la tête aux pieds, accoutré en Joe Dassin, mais oui Joe Dassin…

Ce que Lucien ignore, c’est qu’à quelques marches de là, dans le même immeuble, une jeune femme, Mathilde, s’apprête à se rendre à cette invitation. Trentenaire, célibataire. Elle regarde ses cheveux nouvellement teints dans le miroir, elle avait demandé un blond Romy Schneider… elle est déçue. On était à mille lieux de l’actrice. De toute façon, elle ne se trouve pas jolie. Ne sort jamais, a peu d’amis. Elle pense à ceux d’avant… Elle est vendeuse dans une boutique de chocolat, elle aime ça. Bien sûr, elle aurait pu (dû, aux dires de sa mère!) faire autre chose (sous-entendu : plus valorisant) de sa vie avec ses nombreux diplomes… mais Mathilde n’aspire pas à ça, d’ailleurs a-t-elle vraiment des projets?  Elle se rend bien compte qu’il faudrait que ça change, qu’elle bouscule un peu ses habitudes… mais elle a tellement l’impression d’être transparente aux yeux des gens.

Alors quand elle reçoit l’invitation de son voisin, elle refuse (en plus, il y a l’élection  Miss France à la télévision) et puis elle se resaisit, peut-être que ce serait l’occasion… de croiser du monde. De pimenter un peu son existence. Lui donner du relief. Elle a une idée : tout de blanc vêtue, elle se glisse dans la fête, déguisée en fantôme.

Ils auraient pu se rencontrer ce jour-là mais ce ne fut pas le cas. L’hiver a cédé sa place au printemps, puis l’été est arrivé. Cet homme et cette femme ont continué leur vie, en parallèle, l’un s’est fait des amis, l’autre s’est affirmée dans son travail, ils ont ri, pleuré, voyagé, chacun de leur côté. Ils se sont croisés plusieurs fois sans se voir. Et pendant ce temps, ils ont appris, ils ont grandi.

Le moment est enfin arrivé. L’embellie.

Été 2010. Plage de Deauville. Un chien court. Une femme regarde la mer. Un foulard s’envole. Un homme veut le rattraper. Chabada bada chabada bada…

Assis au bord du monde, en équilibre instable, Lucien et Mathilde sont deux coeurs esseulés en quête d’amour. Deux êtres imprégnés de leur enfance, de leur adolescence qu’ils ont du mal à quitter. Ce roman est l’histoire de leur adaptation qui passe forcément par quelques réglages, certains ajustements. Une lecture délicieuse servie par une plume délicate, drôle, touchante et bienveillante. Et en fond sonore résonne une petite musique qui nous émeut… parce que nous aussi, on se rappelle…

« On croit nos blessures enterrées, mais elles ne sont bien souvent que terrées. Un souffle les réveille. Un rien les ravive. »

« Le temps pouvait passer, sa vie s’enliser dans un quotidien que rien ne bousculait. Chaque année les arbres demeuraient à leur place, immuables. Chaque année, ils redonnaient des feuilles, des fleurs. Imperturbables aux dépressions des hommes, ils marquaient le retour de la belle lumière, dans un silence plein d’humilité et une constance admirable. La nature était sans nul doute le seul élément de la vie de Lucien qui restait en phase avec ses convictions. La seule qui résistait, au milieu des mutations incontrôlables, la seule qui poursuivait sa trajectoire en toute intégrité. »

« Enfant, Mathilde avait pris une drôle d’habitude : elle s’écrivait des petits mots et les cachait. Des mots d’affection, des mots de réconfort, des mots qui lui donnaient rendez-vous, des mots qui lui faisaient croire que quelqu’un pensait à elle quelque part. Elle ne le connaîtrait pas, elle ne l’aurait jamais vu mais en la croisant, en l’observant, il lui aurait trouvé un petit intérêt. »

« On porte en soi des images de film, des chansons qui surgissent à des moments inattendus de nos vies, qui font de nous quelqu’un ayant appartenu à une époque. Il nous reste des empreintes de ces histoires qui nous ont marquées de ce temps où nos vies étaient vierges et où l’on croyait la blancheur éternelle. On voulait que notre vie ressemble à ce moment-là, à ce plan parfait. »

Comme le film de Lelouch, Un homme et une femme, court en filigrane derrière le texte,  voici un de mes passages préférés :

La blancheur qu’on croyait éternelle, roman de Virginie Carton, Editions Stock, Mars 2014 —

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11 réflexions sur “La blancheur qu’on croyait éternelle – Virginie Carton

    1. La lecture est vraiment très agréable, on s’identifie sans peine aux personnages, c’est très bien écrit et senti, il y a une jolie sensibilité et beaucoup de justesse dans l’évocation d’une époque aujourd’hui révolue…

  1. Pourquoi pas… ton billet est bien tentant, le titre aussi, dans la lignée de « Rien ne s’oppose à la nuit » (les titres qui font qu’on reconnaît la chanson en moins de 8 mots)

    1. Le titre emprunté à Souchon est très beau. D’ailleurs toute une bande originale court au fil du roman : d’Etienne Daho à Barbara en passant par Delerm, Goldman, Scheller, Clerc…Un joli roman à découvrir!

  2. Tu en parles bien et tu transmets ainsi toute la douceur et la nostalgie de ce roman. Et je trouve franchement cette idée formidables de glisser des petites phrases de chanson de ci de là. Il est vrai que les chansons, les films, les livres sont autant de petits moments qui accompagnent nos souvenirs.

  3. Tout ce que tu en dis, les extraits que tu donnes, tout cela fait que je me dis que ce livre est pile pour moi :0) Je le note dans mon carnet et je mets même un lien vers ton billet (histoire de le relire quand j’en ai envie) dans ma nouvelle page sur vos billets les plus tentateurs ;0) Bisous Nadael

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