Le festin de John Saturnal – Lawrence Norfolk

Lefestindejohnsaturnal

Quel étrange roman, quel dépaysement, quel voyage ! Ce livre-là fait partie des inclassables, des inoubliables, des incroyables lectures qui traversent quelquefois le chemin d’un lecteur. Un curieux enchevêtrement mêlant Histoire médiévale, passion amoureuse romanesque à souhait, légende ancienne enfermée dans un livre, transmission filiale, parcours initiatique, ode à la nature, la violence de la guerre, le raffinement d’un manoir, l’obscurantisme, la chasse aux sorcières,…et une aventure culinaire hors du commun. Un livre étonnant.

Nous sommes au XVII ème siècle, en Angleterre. John vit dans un village avec sa mère, sage-femme et guérisseuse. Souvent chahuté par les enfants et regardé avec méfiance par les adultes, John n’a pas une existence paisible. Un jour, un moine fanatique chasse la mère et son fils, les accusant de sorcellerie. Ils trouvent refuge dans la forêt profonde et humide. Le froid et le manque de nourriture abîme la santé de la mère qui meurt en laissant John orphelin. Mais elle aura eu le temps de lui confier le livre dans lequel sont inscrites les recettes du festin des Saturnales (dans la mythologie, grandes fêtes données en l’honneur de Saturne, des banquets qui avaient lieu quelques jours avant le solstice d’hiver. Durant cette période, les choses s’inversaient : les esclaves prenaient la place des maîtres et inversement. Un vent de liberté, d’oisiveté et de plaisir soufflait…)

Suite au décès de Susan la guérisseuse, John est envoyé au Manoir de Buckland où il intègre les cuisines auprès du Maître de Cuisine Scovell (qui avait jadis connu sa mère). Ebloui par la grandeur des cuisines, émerveillé par les bruits des énormes chaudrons, des plats, des assiettes, des marmites, happé par les effluves, stupéfait par les gens qui s’activent, John sait que cet endroit est celui où il doit être. Armé de son livre, de son courage et de son talent, John s’élèvera au fil des années au rang tant convoité de Maître de Cuisine.

Il tombera éperdument amoureux de Lucretia, la fille de Lord William, le propriétaire des lieux. Il la nourrira, remplira l’existence de cette jeune fille, qui pleure elle aussi sa mère disparue. Mais la demoiselle sera sommée par son père d’épouser son aristocrate de cousin, qu’elle hait pourtant, afin de conserver le Manoir.

John est sur le point de préparer un sublime festin pour fêter les noces de sa bien-aimée avec un autre quand la maison apprend que Charles 1er est destitué. À l’image des Saturnales, l’ordre établi est bousculé ; guerre civile, exécution du roi, fin de la monarchie, installation de la république par Cromwell le chef des Puritains.

Un roman fascinant à savourer. Sur fond de guerre et de violence, le merveilleux d’une légende ancestrale. Une épopée à travers la gastronomie médiévale et le romanesque d’un amour puissant. Une écriture poétique mettant en éveil tous les sens (le travail de traduction est à saluer).

« Les grandes tables en bois de châtaignier gémissaient sous le poids des assiettes, des plateaux, des plats et des bols. Le festin était là tout entier. Tous les mots du livre, tous les fruits de tous les jardins, de tous les arbres et toutes les plantes dont l’humanité pouvait rêver, toutes les créatures de la terre, de l’eau ou de l’air. John sentit son démon se réveiller en lui à l’instant où un flot de senteurs et de saveurs l’inonda, celles des plantes que sa mère lui avait montrées sur les flancs de la colline, et d’autres qu’il n’avait jamais connues. Il sentit sous son palais la riche et forte saveur des viandes. Les arômes du vin lui faisaient touner la tête. Les friandises amoncelées sur des assiettes d’argent activaient douloureusement ses mâchoires, tandis que des syllabes de miel tremblaient dans leurs timbales. Il sentit les gâteaux lustrés de beurre battu craquer sous ses dents, et la couche de sucre crépiter. Les confiseries inondaient ses sens, chassant le froid et la faim. Une longue procession de plats se présentait au fil des pages, et tous leur étaient destinés. »

« Toutes les nuits, une fois le travail aux cuisines terminé, John se glissait dans les corridors, une bougie de fortune à la main, en direction des appartements du Maître Cuisinier. Mais au croisement des couloirs, il déviait de son chemin. Il poussait la porte tout au bout, traversait la cuisine déserte et grimpait l’étroit escalier qui conduisait à la Galerie Solaire. La lune y répandait une lumière spectrale. Elle courait dans le ciel au-dessus des pelouses et des chemins tapissés de neige et jetait sa lueur blafarde à travers les hautes fenêtres à battants. Mais quand elle se couchait, la galerie était plongée dans l’obscurité. Sous la porte de la Chambre tout au fond brillait un rai de lumière. Lucretia l’attendait. »

Le billet de Littéraventures, qui m’a donné envie de lire ce livre…

ChallengeVoisinsVoisinesPays : Angleterre

Le festin de John Saturnal, roman de Lawrence Norfolk, traduit par Alice Seelow, Grasset, Janvier 2014 —

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21 réflexions sur “Le festin de John Saturnal – Lawrence Norfolk

  1. Merci merci merci !!! Je suis vraiment heureuse que tu l’aies aimé ! Tu en parles très très bien, j’en aurai presque envie de le relire. Que j’ai aimé ce livre ! Merci de ton billet 🙂

  2. Bonjour Nadael,
    Un roman à l’accent médiéval, un peu mystique aussi? Il me semble en lisant ta belle critique que l’atmosphère est chargée d’une douce étrangeté. Un peu comme dans les romans de Zafon avec son Barcelone mystique. Est-ce un peu ça? Je crois que je l’aimerais beaucoup, je suis sensible à ces ressentis…

    1. Je n’ai pas encore lu Zafon (j’ai pourtant un livre dans ma Pal…) mais oui il y a un côté mystique, qui relève du merveilleux, du conte, du mythe…

  3. ça a l’air tout à fait différent et spécial, je n’aime pas trop en général la période médiévale mais le côté merveilleux et conte m’attire tout à fait ! Je note

    1. Oui c’est un livre assez original. Moi aussi le Moyen-Age n’est pas l’ époque que je préfère mais ce livre est tellement singulier qu’il m’a captivé.

  4. un livre dont on ne se détache pas facilement, un parcours initiatique dans une époque et des lieux particuliers mais aussi un parcours que l’ on pourrait transposer à toute époque ( transmission, réussite, échec, apprentissage amour haine) Un des meilleurs livres que j’ ai lu et que je conserve précieusement

    1. Comme toi, j’ai été happée par la lecture de ce roman. Il s’en dégage une ambiance onirique, fantastique, sensible, poétique, tendre et dure aussi.Une jolie histoire, des personnages attachants qu’on garde longtemps en soi.

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