La vie sans mode d’emploi, putain d’années 80! – Désirée et Alain Frappier

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À dix-huit ans, Désirée quitte sa triste campagne et monte joyeusement à la capitale avec des rêves plein la tête et l’irrésistible envie d’une existence menée tambour battant faite d’un travail agréable et de rencontres enrichissantes. Les lumières de Paris l’attiraient tant. Elle commence à prendre des cours de théâtre, puis écrit sa propre pièce qu’elle finit par jouer. Seulement, pour accéder au statut d’intermittente du spectacle, elle doit être sur les planches plus de trois mois. Et Désirée n’y parvient pas. Mais, elle a une autre activité qu’elle maîtrise plutôt bien : la confection de vêtements et en particulier de costumes de scène.

C’est à ce moment-là qu’elle fait la connaissance d’Arto, un musicien, qui lui présente des gens de l’univers du rock. Elle obtient quelques contrats et tombe évidemment amoureuse d’Arto. Rapidement, Désirée tombe enceinte d’une fille qu’ils appelleront Mélo (pour mélodie ? mélodrame ? méli-mélo?). Arto étant souvent absent pour son travail, la jeune femme élève quasiment seule la petite fille, dans un logement-atelier en bas d’un immeuble parisien. La réalité rattrape Désirée. Elle galère. Pourtant, elle se débat, mais il est difficile de faire son trou dans ces putains d’années 80 !

On suit donc le parcours de femme et de mère de Désirée de 1981 à 1987 rythmé par les allers-retours des voisins qui entrent et sortent de chez elle comme dans un moulin pour discuter, se confier, se marrer, se soutenir. On assiste à des tranches de vie avec sa fille, on est à ses côtés lorsqu’elle tente de créer son entreprise, on voit sa relation avec Arto se dégrader… Le regard qu’elle porte sur la société, la politique, la culture de cette décennie en crise est tour à tour amusé, triste, cynique, indigné.

Les années défilent donc, avec en fond sonore des chansons de Téléphone, The Cure, Eurythmics, Les Rita Mitsouko… ; l’affaire Grégory, l’arrivée du Sida, la catastrophe de Bhopal, l’évocation de la perestroïka, les otages français au Liban, l’attaque du Rainbow Warrior, la création des restos du coeur par Coluche, la mort de Balavoine alors qu’il apportait des pompes à eau à Dakar, Tchernobyl, La montée du Front National, les manifestations étudiantes face à la proposition de loi Devaquet, la marche pour l’égalité et contre le racisme…

Un roman largement autobio – graphique très réussi sur les années 80 qui commençaient sous une pluie de roses et se terminaient sous un ciel gris et bas, et le périple d’une jeune femme de son époque, bien dans ses baskets, volontaire, sociable, aimable, énergique et pétillante, entraînée pourtant dans le tourbillon des désillusions. En 1981, j’avais 5 ans, mais les dessins réalistes et l’actualité, les objets, les chanteurs, les hommes politiques, les émissions de télévision… me sont revenus en mémoire. Je n’étais qu’une enfant et pourtant je me souviens de tout. Désirée et Alain Frappier ont fait un magnifique travail d’archives. D’une page à l’autre, le sourire remplace l’amertume, la tendresse fait place à la colère. À lire absolument!

« Toute ma vie, j’ai eu peur. (…) Peur de l’autorité paternelle, peur de l’autorité scolaire, peur de l’autorité médicale, judiciaire, policière, peur de la nuit, du sentier qui mène à la source, de la transparence des vitres, peur du bois qui craque, des chiens qui hurlent, peur d’être punie, abandonnée, écartelée… (…) Cependant, je n’ai jamais eu peur de la pauvreté. Mes chaussures sans lacets et mes culottes sans élastiques me faisaient honte, mais j’avais vu Les raisins de la colères, Les lumières de la ville, Le voleur de bicyclettes, des films où l’extrême dénuement des personnages n’était en rien comparable à mes soucis vestimentaires… Je n’ai jamais eu peur, non plus de cette autre si proche, presque jumelle, la précarité, dont j’aimais la sonorité avant d’en connaître le sens. Un problème d’éducation sans doute, je souffre d’une mauvaise compréhension du monde. Un peu comme les grands propriétaires terriens d’Autant en emporte le vent, avant la guerre de Sécession, j’ai cru à l’immuable. Tout comme j’ai cru aux jolis mots, aux belles ambitions, à la presse qui se penchait sur mes costumes, à ce ministre de la culture en veste à col Mao… J’ai cru à toutes ces choses m’exhortant de signer la création de ma SARL, société à responsabilité limitée, au risque de connaître la vraie tonalité du mot précarité. »

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Roman graphique lu dans le cadre d’une opération Masse Critique Babelio

La vie sans mode d’emploi, Putain d’années 80 !, roman graphique de Désirée et Alain Frappier, Editions du Mauconduit, Janvier 2014 —

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13 réflexions sur “La vie sans mode d’emploi, putain d’années 80! – Désirée et Alain Frappier

  1. Je ne suis pas forcément attirée par le roman graphique, mais celui-là m’a l’air vraiment très bien. As-tu lu les « Sandman » de Neil Gaiman? Je les trouve vraiment magnifiques, et très aboutis.

    1. Je suis pas une experte en roman graphique mais celui-ci est intéressant. Pour répondre à ta question, je ne connais pas les « Sandman » de Neil Gaiman, je vais me renseigner.

  2. je n’ai jamais lu de roman graphique alors pourquoi pas commencer par celui là j’ai bien connu les années 80 j’avais 24ans et ma fille avait ton âge je vais voir si il est à la bibliothèque

  3. Je viens de finir ce roman graphique. Un vrai coup de cœur! Magnifique de sincérité et de recul. L’ensemble est très travaillé. Les deux auteurs sont adorables pour ne rien gâcher!
    J’ai hâte de découvrir leur nouvel ouvrage prévu pour janvier 2015 : Le choix.
    A bientôt!

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