En cas de forte chaleur – Maggie O’Farrell

Encasdefortechaleur

Été 1976. Une chaleur écrasante a envahi une grande partie de l’Europe. Les températures s’envolent, le soleil tape fort sur les têtes, la sécheresse s’installe faisant craqueler la terre. Face à la pénurie d’eau, une loi régule son utilisation chez les particuliers. Les villes sont des fournaises, la population étouffe.

Dans une rue de Londres, au petit matin, un couple se lève profitant de l’air encore supportable. Robert et Gretta Riordan sont originaires d’Irlande. Ils vivent ici depuis une trentaine d’années. Adultes, leurs trois enfants ont désormais quitté la maison. Comme chaque jour l’homme part acheter le journal, mais cette fois-ci, il ne revient pas. Une disparition qui inquiète et soulève de nombreuses interrogations dans la famille Riordan. Le fils, Michael Francis, et les filles, Monica et Aoife se retrouvent dans la petite maison londonienne un peu par obligation, car les relations entre eux sont assez conflictuelles. Ils ont tous pris leur distance – géographique et affective – menant des vies pas particulièrement choisies ni franchement heureuses, et la disparition du père vient déterrer les vieilles rancoeurs, les secrets enfouis, les mensonges et les non-dits. En raccord avec l’atmosphère suffocante liée à la canicule, l’ambiance familiale est tendue et oppressante. Le malaise est palpable.

Entre le passé qui remonte à la surface et les difficultés que rencontrent les trois frères et soeurs aujourd’hui dans leur vie personnelle, les consciences se réveillent et les langues se délient.Les révélations ne sont pas stupéfiantes, il s’agit d’histoires de mariages râtés, d’infidélités, de rivalités, d’égoïsme, de lassitude, d’indifférence, de dissimulations, d’incompréhensions, de favoritisme, d’abandon… une mère trop présente, un père trop effacé… le poids de la religion… les racines irlandaises. La recherche du père va permettre à chacun d’évacuer les maux qui entravent sa vie. Ils vont pouvoir se raconter et s’expliquer sur des évènements anciens, notamment durant le voyage qu’ils font ensemble vers l’Irlande, lieu où se trouve probablement Robert Riordan.

Maggie O’Farrell explore avec justesse l’âme humaine, avec un soin du détail. Elle décrit merveilleusement une ambiance, un décor. Les objets sont scrutés autant que les sentiments des personnages. Tous les travers, les gestes, les mots, les pensées, les états physiques et mentaux des hommes et des femmes à un moment donné, le lieu où ils se trouvent, ce qu’ils sont en train de faire, tout cela est étudié et mis en relation. Tout s’imbrique naturellement. L’environnement fait corps avec les personnages, comme si le monde extérieur était le reflet du monde intérieur et inversement. Elle use aussi – un peu trop – de flashbacks, ravivant la mémoire, faisant parler le passé pour comprendre le présent. Une lecture agréable.

« En ce moment, il est de nouveau complètement celui qu’il est censé être : un homme qui, dans sa cuisine, porte sa fille. Il pose la cuillère en bois, la casserole et enlace l’enfant. Il est submergé par… quoi ? Quelque chose de plus que l’amour, de plus fort que l’affection. Quelque chose de si puissant, de si primaire, que ça ressemble à un instinct animal. Pour l’instant, il se dit que la seule façon d’exprimer ce qu’il ressent, c’est le cannibalisme. Oui, il a envie de manger sa fille, en commençant par les plis de son cou et en descendant sur la peau lisse, opalescente de ses bras. »

« Elle ne sait pas lire. Elle est incapable de faire ce que d’autres trouvent d’une facilité enfantine : organiser des signes noirs sur une page blanche pour en tirer une signification. (…) Dans sa tête, elle garde des mots en réserve, des phrases, des paragraphes, des livres entiers ; elle arrive à les engranger, mais pas à les transmettre à son bras et à ses doigts pour les inscrire sur une page. Sans doute, bébé a-t-elle croisé le chemin d’un sorcier qui était de méchante humeur ce jour-là et, en la voyant passer dans son landau, a décidé de la priver de cette capacité magique, de la rejeter sur les rives de l’analphabétisme et de l’ignorance, créature à jamais maudite. »

« La vérité, c’est que la campagne la terrifie. La vérité, c’est qu’elle déteste cette maison, ses planchers inégaux, sa fichue intégrité historique, sa cuisinière en fonte, ses portes branlantes. (…) Elle déteste ses week-ends de belle-mère, qui lui rappellent sans cesse qu’elle a échoué avec les deux filles, elle déteste les voir se coller à leur père, les voir, tous trois serrés sur le canapé, devant la télé, tandis qu’elle doit prendre le fauteuil face à eux, en feignant de ne pas y trouver d’inconvénient. Elle déteste le jardin, plein de limaces, de mouches, de guêpes, de fleurs désséchées, de pommes tombées à terre trop tôt, de plantes dont les vrilles s’accrochent à ses cuisses. Elle déteste l’obscurité qui tombe tous les soirs, l’horrible silence percé par des bestioles qui glapissent, s’agitent, hululent derrière la clôture du jardin. Elle déteste l’effroyable rideau d’arbres qui presse contre la maison ses feuilles frémissantes. »

ChallengeVoisinsVoisinesMaggie O’Farrell, auteure d’un pays d’Europe : Irlande

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Roman lu dans le cadre d’une opération Masse Critique Babelio.

En cas de forte chaleur, roman de Maggie O’Farrel, Editions Belfond, Janvier 2014 —

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23 réflexions sur “En cas de forte chaleur – Maggie O’Farrell

  1. Pour moi, c’est un coup de coeur. Je l’avais lu en VO avec sa magnifique couverture (malheureusement différente de la couverture française).

    1. On retrouve dans ce roman-ci son thème de prédilection qu’est la famille et ses déconvenus… j’aime sa façon d’écrire, de décortiquer les moments, les sentiments, à travers des ambiances, des objets, une époque…

  2. Voilà un roman qui me fait très très envie. Ton avis me conforte dans cette idée. J’espère pouvoir le lire un de ces quatre. Il en va de même pour son roman précédent : L’étrange disparition d’Esme Lennox.
    Bonne soirée!

  3. J’ai moi aussi beaucoup aimé cette lecture. J’ai aimé les différents personnages et le fait que chacun ait une déchirure qu’il cache aux autres. Pour moi les interactions entres les personnages et leur évolution sont presque plus importante que l’histoire de base en elle-même.

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