La première fois – Anne-Marie Garat

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Une femme pénètre pour la dernière fois dans la maison de famille où quatre générations d’hommes et de femmes se sont succédées. Entourée par les vignes du Médoc, au lieu-dit Les Calinottes, la demeure est sur le point d’être vendue. La narratrice s’apprête à y passer une journée et une nuit.

Les premiers instants à fouler ce terrain familier ne provoque en elle aucune gmélancolie. Son air détaché semble d’ailleurs la contenter voire la rassurer. Mais, malgré elle, ces quatre murs enferment tant de vies, tant de reliques, d’objets en tout genre, de postures et de gestes, de traditions… que des effluves imaginaires lui montent à la tête. Des images surgissent avec leurs personnages, des souvenirs lointains, des moments furtifs qu’elle aurait cru anodins refont surface.

Et à l’heure où le soleil se couche, d’étranges reflets envahissent la maison. Celle-ci si noire et froide à son arrivée se métamorphose. Elle se met à vibrer, à frémir. Des arabesques sur les murs de la cuisine, la réminescence de photographies prises dans cette pièce en Août 1970 réapparaissent soudainement, submergeant la narratrice d’une émotion intense.

Cet été-là, son grand-père revenait dans son foyer qu’il avait quitté  pour faire le deuil de sa femme. Cet homme, cette cuisine, cette table, le bouquet de dahlias dans le vase ébréché, ses lunettes posées… une douzaine de clichés ratés et pourtant c’est à eux qu’elle pense maintenant. Ces photographies éclairent ce passé comme elle ne l’avait jamais vu.

D’un coup, le cadre s’élargit et laisse entrevoir des choses jusque-là ignorées ou enfouies. Dans l’obscurité de la nuit, les souvenirs liés à cette maison jaillissent.

Un récit court et dense. Un concentré d’odeurs et de sensations. Une alchimie des images vraies ou fabriquées. Une convocation de la mémoire, réminescences.

Une prose poétique et sensible. Des mises en scènes tellement réalistes qu’elles nous rappellent nos propres souvenirs. Bouleversant. Un coup de coeur.

« N’oublie pas, petite, nous sommes un pays de sable. Vois comme on le trouve dès qu’on creuse à la bêche, la terre du jardin. Sous son odeur fermentée d’humus, de spores et de litières, sens monter cette saline du sable. Ce disant, il le fait ruisseler entre ses doigts calleux, scintillant de mille particules de gypse, de quartz et de mica, grains de sel, bris infimes de coquillages. Sache, petite, que l’embouchure du fleuve était dans les siècles anciens un archipel d’îles cernées d’océan, peu à peu comblé d’alluvions, vois les vieilles cartes maritimes étaler leurs isthmes, étirer le sillon des passes commes des langues de sorcière vers le large, desquelles sont restés les lagunes et les étangs de la côte atlantique (…) »

« Un rai de soleil chauffe des flaques d’odeurs, poires blettes cueillies à la vigne, chou bouilli et beurre ranci, lait tourné, coulure de réglisse, écume bavée des vaisselles à la résine Saint-Marc, poudre bleue du sulfate de cuivre, plumes d’édredons, un bouquet baroque de neuves senteurs anciennes qui migrent d’une région à l’autre au gré des heures, des saisons, des générations, je les respire dans le sillage imaginaire des êtres disparus. »

« (…) seule la photographie, ai-je pensé, pallie cette impression de rien voir du présent, seule la photo ravit la vue de ce qu’on n’a pas vu. Seule la photo s’empare de ce qui est tandis que nous y sommes. Longtemps gardée hors de nos yeux, elle a la propriété de le rendre visible. Bien plus tard, le temps d’oublier, nous apprendrons combien ce moment du passé aura été bien mieux qu’il ne s’est jamais présenté, enfin rendu actuel dans le passé du futur que conjugue la photo dans son deuil immédiat de toute chose. »

« Comme je vais vite pour réarmer, cadrer au jugé en douze poses la nappe cirée à carreaux avec au millieu le bouquet de dalhias dans le pichet à l’anse cassée, le Sud-Ouest du jour, posées dessous ses lunettes aux verres cerclés, aux fines branches d’acier, sous la lampe d’opaline le ruban antimouches en longue spirale luit. La cheminée dont le badigeon s’écaille, son âtre vide, la cremaillère, les chenets à boule de cuivre, le tisonnier, la pince, le soufflet. Sur le dessus de la cheminée, le baromètre en cuivre, le peigne édenté, une boîte de Saltrates, une de talc, une d’allumettes, une burette d’huile pour les gonds et une coupelle dans laquelle des clous rouillés (…) »

coeur

La première fois, récit d’Anne-Marie Garat, Collection Essences, Actes Sud, Novembre 2013 —

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17 réflexions sur “La première fois – Anne-Marie Garat

  1. Les textes très court j’hésite toujours un peu…A peine le temps d’être dedans qu’il faut déjà en sortir ;0) Sinon j’avais beaucoup aimé de l’auteur « Nous nous connaissons déjà », où la photographie avait déjà une grande place. Et le sujet, est très attirant. J’aime ses histoires de maison qu’il faut quitter et dont on s’imprègne avant…

    1. Le texte est effectivement très court mais si dense et intense. J’aime beaucoup aussi les histoires de maison… mon grand-père est parti il y a six mois et sa maison est actuellement en vente, une petite maison avec plein de souvenirs d’enfance à l’intérieur alors tu comprends bien que la lecture de ce petit livre m’a remuée…

    1. Tiens c’est étrange que tu ne reçoives plus les notifications d’articles (j’ai vérifié tu es bel et bien abonnée). J’avais remarqué ton absence par ici… Pour ce qui est du petit livre d’Anne-Marie Garat, c’est une petite merveille.

  2. un livre de mémoires et d’images au parfum subtil et au toucher délicat, un poème dédié à l’enfance, un récit émouvant où la mort omniprésente laisse planer son voile de lumières, et ce, jusqu’ à permettre à celui qui lit de pénétrer dans la demeure de la nuit là où les songes tissent les plus belles visions et où ainsi l’image devenue certitude garde en elle la profondeur d’hier et la perpétue

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