Comme les amours – Javier Marias

Comme les amours

Par accoutumance, Maria prend chaque jour son petit-déjeuner dans un café, tout proche de la maison d’édition où elle travaille. Ce moment-là, la jeune madrilène ne le manquerait pour rien au monde. Elle y puise un souffle qui l’accompagnera tout au long de sa journée. La réservée et mesurée Maria passe ce temps à observer ou plutôt contempler un homme et une femme qui s’installent non loin d’elle, quotidiennement. Ce couple parfait, comme elle le nomme, la fascine. Leur amour est tellement palpable qu’il irradie jusqu’à elle. Ainsi, chaque matin, Maria prend une bouffée de ce bonheur, par procuration.

Mais voilà que le rituel se brise. Les chaises où le couple avait l’habitude de s’asseoir restent désespérément vides. De longues semaines sans leur présence. Puis, Maria apprend enfin l’origine de cette absence : l’homme, Miguel, s’est fait poignarder le jour de ses cinquante ans par un déséquilibré.

Sa veuve, Louisa, réapparaît enfin. Maria ose l’aborder. Les deux femmes vont alors au domicile de Louisa et s’entretiennent longuement. Durant leur discussion, un homme, Diaz-Varela, le meilleur ami de Miguel qui veille désormais sur Louisa fait irruption. Maria tombe amoureuse de lui. S’en suivra une liaison dont elle n’a rien à attendre, ce dernier aimant passionnément Louisa.

La prose de Javier Marias est remarquable et son intrigue à mi-chemin entre le roman policier et le roman psychologique est subtilement élaborée. De réflexions en analyses, d’hypothèses en faits, de digressions en révélations, il promène le lecteur au fil des pages sur d’innombrables chemins. Le récit est sciemment lent puisque l’auteur part en exploration, il prospecte l’âme humaine, la sonde.

Il est évidemment question de la mort, du deuil, mais surtout de l’amour qui lui subsiste ou pas… de l’absence de la personne aimée, de la notion de temps, de l’amité, de la trahison, de la passion, de la reconstruction, de l’oubli, de la mémoire, de la manipulation, du doute, autant de sujets abordés qui assaillent le lecteur de toute part avec une justesse dans les mots et dans le ton.

Judicieusement, Javier Marias propose des points de vue très personnels sur le roman de Balzac Le Colonel Chabert, sur Les Trois mousquetaires de Dumas et sur MacBeth de Shakespeare, illustrant différents aspects de la mort, du crime, du remords, de l’absurdité et de l’égarement de l’esprit.

Un roman épatant où les idées foisonnent, l’ironie plane, la poésie s’invite, le style percute, les sentiments se confondent et les zones d’ombre planent. Une histoire captivante qui nous entraîne dans un enchevêtrement de questionnements sur l’amour et la mort.

« Il est un autre inconvénient à pâtir d’un malheur : pour qui l’éprouve, ses effets durent beaucoup plus que ne dure la patience des êtres disposés à l’écouter et à l’accompagner, l’inconditionnalité qui se teinte de monotonie ne résiste guère. »

« (…) ce qui se passe dans les romans n’a pas d’importance et on l’oublie une fois qu’ils sont finis. Ce sont les possibilités et les idées qu’ils nous inoculent et nous apportent à travers leurs cas imaginaires qui sont intéressantes, on s’en souvient plus nettement que des événements réels et on en tient compte.

« Quand on désire longtemps une chose, cesser de la désirer s’avère très difficile, je veux dire admettre ou s’apercevoir qu’on ne la désire plus ou qu’on lui en préfère une autre. L’attente nourrit et renforce ce désir, elle est cumulative envers son objet, elle le solidifie et le pétrifie… »

« Le temps qui passe exaspère et condense tout orage (…). On ne sait pas ce que le temps fera de nous en superposant ses fines couches indiscernables, en quoi il peut nous convertir. Il avance à la dérobée, jour après jour, heure après heure, et pas à pas empoisonné, il ne se fait pas remarquer dans son labeur subreptice, si respectueux et attentionné que jamais il ne nous bouscule ni ne nous effarouche. Il apparaît chaque matin avec sa figure invariable et apaisante, nous assurant du contraire de ce qui se passe : que tout va bien et que rien ne change, que tout est comme hier – l’équilibre des forces – que rien ne se crée et que rien ne se perd, que notre visage est le même et aussi nos cheveux et notre contour, que ceux qui nous haissaient, nous haissent toujours, et ceux qui nous aimaient, nous aiment toujours. Et c’est tout le contraire, en effet, à ceci près qu’il ne nous permet pas de le percevoir avec ses minutes traitresses et ses secondes sournoises… »

coeur

Comme les amours, roman de Javier Marias, Gallimard, Août 2013 —

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11 réflexions sur “Comme les amours – Javier Marias

    1. Oui ce roman est passionnant. (tiens j’y pense, tu cherchais il y a quelques temps des auteurs masculins qui donnaient la parole à une narratrice, et bien en voilà un!)

  1. Je n’arrive pas à être tentée par ce roman, malgré les bons avis… J’espère que je pourrai le trouver en bibliothèque pour vérifier ou non cette intuition.

    1. L’auteur a une écriture singulière, il entre dans les pensées des personnages ce qui entraîne de nombreuses digressions en marge de l’intrigue principale, c’est justement ce que j’ai aimé.

  2. Et bien ! voilà un billet plus que tentateur ! et comme je suis en train de préparer ma liste de lectures de vacances, je crois que je vais lui faire une petite place… Bon dimanche à toi !

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