Un père en colère – Jean-Sébastien Hongre

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Un roman dont on ne sort pas indemne. Un coup de massue. Les deux pieds dans la réalité. Pas d’échappatoire pour le lecteur. Les mots sont âpres, les phrases percutent. Une écriture efficace qui va à l’essentiel.

Dès les premières lignes, on entre dans le vif du sujet. Stéphane est de passage à la maison que partagent désormais sa femme dont il est séparé et ses deux enfants de dix-huit et vingt ans Léa et Fred. La communication est impossible, un rampart se dresse devant lui, il se prend en pleine face injures et autres vociférations. Une clameur assourdissante.  Sa progéniture ne le respecte plus, elle a pris l’ascendant sur le couple, les laissant pantois, démunis et complètement impuissants. Les deux jeunes gens se droguent et dealent. Le pavillon familial, à la lisière de la cité de Saugny, est devenu un lieu de stockage, une plaque tournante… Le père n’est pas le bienvenu, Nathalie, la mère, se cloître dans sa chambre aux murs recouverts de photos de Léa et Fred enfants.

En dépression depuis des années, Nathalie survit tant bien que mal. Mais, là, elle ne peut plus en supporter davantage, elle décide de partir, de quitter ce lieu qui l’oppresse. Elle prend la route et c’est l’accident – ou une tentative de suicide -. Elle se retrouve à l’hôpital plongée dans le coma.

Cet événement va – enfin – faire jaillir la colère tapie en Stéphane depuis si longtemps, lui qui jusqu’ici avait esquivé les problèmes en fuyant, physiquement et moralement. Il a l’idée de créer un blog, de délivrer ainsi ses soucis, et d’attendre en retour des témoignages, mais très vite les médias s’en mêlent et la manipulation commence. Les réactions des habitants de la cité ne se font pas attendre, la violence monte d’un cran, les zones d’ombres s’éclaircissent jusqu’à l’apparition de la vérité crue.

Une lecture qui m’a beaucoup remuée ; violente, bouleversante, rageante. Des pistes de réflexions intéressantes sur l’éducation des enfants, l’aveuglement des parents, l’enfer de la drogue, la sauvagerie dans les cités, les réglements de compte entre bandes, le pouvoir de l’argent, le racisme… Une immersion totale dure mais tellement vraie. Un cri pour un espoir.

« Cette fois, le dernier virage s’ouvre sur le paysage lunaire de la cité aux murs noircis, une sorte de porte-avions en béton, coincé de chaque côté par deux terrains vagues et échoué, à l’arrière, contre la terre grasse d’un champ labouré qui s’étend à l’horizon. La crasse mise à nue par les rayons du soleil se décline le long des murs en traînées verticales et en larges bandes horizontales semblables à des traces de freinage sur le bitume. Des draps et du vieux linge usé pendent des fenêtres ouvertes et sèchent au gré du vent. Des vélos d’enfants, des récipients en plastique, des balais encombrent quelques étroits balcons emprisonnés par de solides barreaux métalliques. Les centaines de paraboles ajoutent à cette impression de navire militaire abandonné. S’élevant sur une bonne quarantaine d’étages, les quatre tours reliées par une dalle centrale en béton paraissent vouloir s’enfoncer dans le sol. Leur densité inquiète ajoute à l’air lourd un pesant sentiment de dérive, de catastrophe en devenir, d’instabilité permanente. C’est bien là un porte-avions en béton, délaissé, pris en otage par la misère et son cortège de vices, abandonné dans un cimetière de destins entouré de néant. Ce porte-avions ne porte rien et n’est porté par rien. Car d’ici plus rien ne s’envole, plus rien n’est aérien, plus rien ne cherche à accrocher le firmament. Ici aucune vague d’espoir, que du vague-à-l’âme, aucune mer d’où partir à la conquête de nouveaux territoires, à la découverte d’une île utopique. Tout s’effondre, suinte vers le bas comme une sève purulente. Ici le mal de vivre ne se devine pas : il se lit à livre ouvert sur cette matière sans espoir qu’on nomme béton (…). »

Un père en colère, roman de Jean-Sébastien Hongre, Editions Max Milo, Février 2013 —

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4 réflexions sur “Un père en colère – Jean-Sébastien Hongre

    1. Je n’ai pas lu son premier roman. Celui-ci, même si le thème est très difficile, est très bien écrit (style efficace, atmosphère oppressante réaliste).

    1. Oui, une lecture coup de poing. Un peu « trop » dur pour moi d’ailleurs. On sent en effet ce glissement chez les parents et les enfants… des parents impuissants face à des enfants tout puissants…

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