Un coeur simple – Gustave Flaubert

Un coeur simple

En peu de pages d’une intensité saisissante, Flaubert déroule cinquante année de l’existence de Félicité, servante à Pont-l’Evèque en Normandie, dans la première moitié du dix-neuvième siècle. Cette femme humble, courageuse et d’une grande bonté entre au service de Madame Aubain en 1810, veuve autoritaire et froide, mère de deux jeunes enfants Paul et Virginie.

À dix-huit ans, Félicité traîne déjà un passé douloureux et misérable. Orpheline de bonne heure et délaissée par ses soeurs, elle est recueillie dans une ferme où le labeur est bien dur pour une petite fille. Une enfance triste qui la plonge dans une solitude qui ne la quittera jamais.

Tout au long de sa vie, la servante se dévoue corps et âme. Un coeur bon et grand comme le sien est sans cesse bousculé par les hommes et les femmes qu’elle côtoie. On profite de sa générosité et de sa gentillesse ; Théodore lui promet le mariage puis la trahit sans ménagement, Madame Aubain exerce sur elle une autorité d’une froideur implacable, et sa soeur lui confie de temps à autre son fils uniquement par intérêt. Et lorsqu’elle se prend d’affection profonde pour des personnes, celles-ci sont emportées par la mort ; la petite Virginie à la santé si fragile et son neveu Victor.

Puis elle découvre la religion et s’entiche d’un perroquet, mais lui aussi finira par mourir… elle l’empaillera. Il veillera sur elle et son esprit jusqu’à la fin de sa vie. Il l’emmènera sur ses ailes vers son dernier voyage. Une élévation presque joyeuse pour cette petite servante toute simple à la vie si ordinaire.

L’écriture de Flaubert est extrêment travaillée dans ce conte, l’épure des phrases, les temps savamment choisis, des points de vue différents, une construction efficace qui va à l’essentiel, pas de détails en trop, pas d’ornements, pas d’envolés romanesques, un vocabulaire emprunté au milieu bourgeois normand, on est dans la réalité de l’époque, les mots sonnent juste. Aucune description n’est inutile et anodine. C’est à travers certains paysages et certains objets qu’on entrevoit les pensées de Félicité. On devine aisément le cynisme de l’auteur sur la société bourgeoise, la politique et la religion mais la tendresse éprouvée pour Félicité transparait avec évidence et pureté.

« Sa tête retomba ; et machinalement, elle soulevait de temps à autre, les longues aiguilles sur la table à ouvrage. Des femmes passèrent dans la cour avec un bard d’où dégouttelait du linge. En les apercevant par les carreaux, elle se rappela sa lessive ; l’ayant coulée la veille, il fallait aujourd’hui la rincer ; et elle sortit de l’appartement. Sa planche et son tonneau étaient au bord de la Toucques. Elle jeta sur la berge un tas de chemises, retroussa ses manches, prit son battoir ; et les coups forts qu’elle donnait s’entendaient dans les autres jardins à côté. Les prairies étaient vides, le vent agitait la rivière ; au fond de grandes herbes s’y penchaient, comme des chevelures de cadavres flottant dans l’eau. Elle retenait sa douleur, jusqu’au soir fut très brave ; mais dans sa chambre, elle s’y abandonna, à plat ventre sur son matelas, le visage dans l’oreiller, et les deux poings contre les tempes. »

« Une vapeur d’azur monta dans la chambre de Félicité. Elle avança les narines, en la humant avec une sensualité mystique ; puis ferma les paupières. Ses lèvres souriaient. Les mouvements de son coeur se ralentirent un à un, plus vagues chaque fois, plus doux, comme une fontaine s’épuise, comme un écho disparaît ; et, quand elle exhala son dernier souffle, elle crut voir, dans les cieux entrouverts, un perroquet gigantesque, planant au-dessus de sa tête. »

Un coeur simple, conte de Gustave Flaubert, Libretti, Le livre de Poche – Première parution : 1877

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10 réflexions sur “Un coeur simple – Gustave Flaubert

  1. Il maîtrisait parfaitement l’art d’écrire et je l’ai beaucoup lu. Mais il m’en est resté comme une attente. peut-être celle de ce livre qu’il n’a pas écrit. Mais écrire au XIXe siècle imposait certainement des limites.

    1. Ce conte est extrêmement « travaillé » au niveau du texte. L’histoire, quant à elle se résume en quelques mots. Voilà tout l’art de Flaubert dans Un coeur simple.

  2. Quel final magnifique! Voilà longtemps que je n’ai pas relu Flaubert et ce conte en particulier et puis il y a Stendhal aussi! Comme je voudrais avoir plus de temps! Des cœurs simples comme celui-là, on en trouve encore, bien sûr, mais qui en parle désormais sinon pour s’en moquer?

    1. J’ai beaucoup aimé ce petit conte, que je n’avais encore pas lu. Je me souviens avoir tenté de lire Le rouge et le noir de Stendhal, je me suis ennuyée mais bon, j’avais 18 ans… C’est tellement agréable de lire ou relire des classiques. Je vais essayer d’en lire davantage dans les mois qui viennent.

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