Passerelles

passerelles

Il y a des livres dont on savoure chaque mot, chaque phrase, chaque page. On prend un plaisir certain à lire à voix haute quelques passages, à en relire d’autres. On prend son temps, on s’attarde un peu, on lève les yeux du texte, on les ferme et on sort de l’histoire en douceur pour se pencher sur la nôtre, d’histoire. D’ailleurs les romans ne servent-ils pas à cela, au fond ? Des sortes de passerelles entre nous lecteur et les mots que nous livrent l’auteur ?

J’ai tout de suite senti une profonde empathie pour Léon. Cet homme d’une cinquantaine d’années fait le choix un soir, alors qu’il rentre de son travail de ne pas pousser la porte de chez lui. Il s’assoit sur le banc qui lui fait face. S ‘arrêter un peu, faire une pause dans son existence, interrompre le fil d’une journée ordinaire, casser le quotidien.

Dans le silence et l’obscurité de cette nuit-là, Léon va égrener son parcours de vie et celui de sa famille, par le truchement de sa pensée. Les souvenirs lui reviennent par morceaux, des objets, des situations, des odeurs, des incompréhensions, des colères, des doutes, des décisions à prendre ou pas… les difficultés financières de ses parents durant son enfance, sa passion pour la lecture, sa solitude, sa condition de célibataire, sa vie avec sa mère avec laquelle il partage cette maison, son travail dans un organisme social, ses relations avec les autres, ses influences, ses goûts… et en filigrane la société d’aujourd’hui et celle d’hier, son évolution, ses révolutions, la modernité, la technologie, la lenteur d’autrefois, la vitesse de maintenant, l’héritage familial et son poids éventuel.

L’auteur apporte de l’épaisseur et de la bienveillance à la banale histoire d’un homme ordinaire. Des réflexions pertinentes sur le monde et la place de l’individu, le temps qui passe, la construction de la personnalité et la part du hasard.

Prendre une respiration dans sa vie, puis en reprendre le cours, lui donner un souffle nouveau.

Une écriture des sens, limpide et musicale qui va à l’essentiel. Des mots parfaitement choisis, une prose poétique et des personnages attachants. Merci monsieur Lin, j’ai passé un agréable moment de lecture en compagnie de votre roman.

« L’écume du savon flotte dans la bassine en zinc, une main la récupère dans une casserole pour donner meilleure allure au bain de l’enfant suivant. La cuisinière à charbon carbure depuis des heures pour chauffer l’eau dans le chaudron. (…) Parfois, quelqu’un ouvre la porte et le froid en profite pour tourbillonner dans la pièce et faire frissonner mon corps mouillé. La chaleur se jette dans la rue, vouée à une mort certaine. »

« Fouiller son histoire, c’est essayer de comprendre ce dont on est pétri, et il est difficile de trouver des pistes sur des terres ordinaires. (…) Mais quelle trace l’histoire garde-t-elle des gens qui n’ont apparemment rien accompli hormis profiter du temps qui leur était imparti ? N’est-ce pas là déjà une grande victoire que d’avoir vécu, d’avoir mené des combats pacifiques dont l’issue n’est jamais certaine. »

« Ce n’est pas la terre qui nous appartient, c’est nous qui lui appartenons, et encore provisoirement… »

« Envahi par la romance des nuées de mots qu’il avait lus, il craignait parfois de vivre par procuration, par coutumace. Il traversait les siècles, les contrées, la conditions d’autres hommes qui, comme lui, parcouraient la lande, cheminaient en aveugle sur une piste vierge. Il s’interrogeait sur l’illusion de l’univers, son inutilité, sa dérision. L’homme était dérisoire par son orgueil face à sa petitesse. Les hommes s’agitaient, se combattaient, voulaient diriger un monde bien plus grand qu’eux. »

Passerelles, roman de Dominique Lin, Elan Sud, Février 2013 —

Publicités

2 réflexions sur “Passerelles

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s