La marche du cavalier


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Deux sentiments jaillissent dès les premières lignes ; de la peine et de la fureur mêlées. L’artifice, le clinquant, le tapage, le battage. Tant de bruits, tant de lumière tout autour. Une clameur agressive et importune. C’est la perte du poids et de la mesure pour le langage et la parole. C’est la perte du sens et l’affaiblissement des mots. Leur environnement n’est que manipulation, transformation et calibrage. Des marchandises.

Partant de ce constat amer, Geneviève Brisac nous dit : « J’écris ce livre pour résister à la tristesse qu’engendre cet état des choses. J’écris ces pages pour puiser dans les livres que j’aime, dans les rêveries et les réflexions qu’ils m’inspirent, la force de penser. » Et les auteures de ces livres, les voici : Jane Austen, Virginia Woolf, Alice Munro, Grace Paley, Lidia Jorge, Christa Wolf, Natalia Ginsburg, Jean Rhys, Rosetta Loy, Sylvia Townsend Warner, Karen Blixen, Ludmila Oulitskaïa, Flannery O’Connor.

Vladimir Nabokov, empli de préjugés contre les femmes écrivains, affirmait qu’elles faisaient partie d’une autre catégorie… Que dire de cela ?

Geneviève Brisac, par ses mots, nous laisse donc entendre les voix de ces femmes. Nous ne les connaissons pas toutes mais immédiatement elles nous touchent. On perçoit l’écho en nous. Des résonnances. Pourquoi nous parlent-elles tant, ces voix ? Peut-être y voit-on une ressemblance ? Une compréhension se crée naturellement.

La création littéraire revêt bien des approches et des formes différentes. Ces femmes possèdent chacune leur style, leurs inspirations, leurs truchements personnels, leurs pensées, leur langage propre. La plupart d’entre elles ont dû s’armer de volonté, résister à la moquerie et au dédain, faire fi des préjugés. Toutes ont réussi à s’affranchir. Elles ont continué à écrire, malgré tout.

Elles extraîent le grotesque du quotidien, elles évoquent leurs peurs, croquent le monde telle qu’elles le voient, telle qu’elles le ressentent, elles expriment leur solitude, leurs colères, leurs sentiments…

Elles pratiquent l’ironie, la mise à distance. Leurs observations sont décrites tantôt avec une étonnante légèreté, une transparence, une crudité parfois. Toujours sincères et honnêtes dans leur démarche artistique. Certaines ne sont pas dénuées d’humour. Chez quelques-unes on sent la curiosité, l’expérimentation. Toutes ont un lien indéfectible avec l’enfance, qui nous constitue, qui nous construit. Elles captent des instants de vie, leurs essences. Certaines écrivent par ellipses, d’autres par touches légères – qui laissent pourtant des traces indélébiles, fortes, profondes –. Elles parlent d’elles, de leurs voisins, de leur famille, des passants, des fantômes… Elles se souviennent, elles imaginent, elles rêvent. Passent sans cesse de l’ombre à la lumière. Avec simplicité, humilité, naturel, elles font et défont la société dans laquelle elles vivent. Elles ont de l’audace. Leur regard est tantôt doux, tantôt intransigeant, tantôt détaché. Elles ont le désir de trouver la bonne voie, le bon mot. Des styles différents mais une même sensibilité.

Un essai sur la puissance créatrice libératrice, sur l’écriture des femmes écrivains, et sur la beauté de la littérature. Après cette lecture, nous n’avons qu’une envie : entrer dans les histoires et suivre les personnages créés par ces femmes-là.

« Qu’est ce que « la marche du cavalier » ? Un brusque écart sur l’un des côtés de l’échiquier. Une manière d’avancer puis de se retirer de la scène, de se regarder agir après avoir agi, d’inscrire le décalage entre la conscience de la narratrice, et la manière dont elle est perçue : la marche du cavalier traduit une sorte de dédoublement symptomatique de la condition féminine à l’époque de Jane Austen. Pourtant, elle est aussi une tournure réflexive tout à fait pionnière du roman moderne, qui exprime le désarroi de l’homme désarmé devant la complexité nouvelle du monde, la solitude des foules, la perte du sens. »

« L’oeuvre de Grace Paley est un commentaire constant de la phrase de Virginia Woolf : « Il faut inventer une phrase nouvelle, naturelle, et qui convienne aux manières d’être et de penser des femmes. » Une phrase assez souple et assez heurtée pour s’adapter aux mouvements lyriques de l’âme, aux ondulations de la rêverie, aux soubresauts de la conscience – comme disait Baudelaire –, qui prenne la forme naturelle de la pensée sans l’écraser ni la déformer. »

« Cette aspiration à la légèreté, à la transparence, mais aussi à la précision, à l’exactitude, ce désir qui toujours fut le mien de rétablir en équilibre, de rendre justice à la beauté cachée, de dire ce qu’il ne faut pas, de rappeler ce qu’il y a d’enfance en chaque adulte, et de sagesse en chaque enfant, ou tout cela peut prendre sa source, son élan, son inspiration dans un seul jardin, dans une seule ville, dans un seul pâté de maison. »

« Elle (Rosetta Loy) dit : « Toutes les oeuvres d’art sont belles et parfaites et toutes sont en même temps hideuses et complètement ratées. Au moment où je commence un livre, il est plaisant, lumineux et en même temps, dès le début, une ombre affreuse le suit, une difformité écoeurante qui prend sa place, si bien que je ne le reconnais pas. Tout oeuvre d’art est à la fois idéalisation et perversion. Et le public a le pouvoir d’en faire définitivement un chef d’oeuvre ou une caricature. Quand le coeur des lecteurs est troublé, alors l’oeuvre d’art devient le chef d’oeuvre que je voyais au début de mon travail. Mais si le public refuse de la regarder, elle n’existe plus. »

« Un texte est d’abord un tissage. C’est le même mot. »

« Un écrivain sait que les mots trahissent. Comme l’écrit Hofmannsthal, l’amour vrai du langage passe par la défiance à l’égard du langage. Le véritable écrivain se méfie des gens et des mots. »

–Essai de Geneviève Brisac, Editions Points, première publication en septembre 2002–

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