Trop de chance

trop-de-chance

 

Avec l’ingénuité et l’innocence de l’enfance, une fillette d’une dizaine d’années raconte, de sa petite voix, son existence. Elle vit dans un village auprès de ses parents et de sa grande soeur. Elle va à l’école. Mais, elle n’a pas beaucoup d’amis, parce qu’elle a un secret… et ce secret l’isole un peu. Ses parents ont emménagé ici à sa naissance, juste à côté de la maison de Maurice Lepoivre. Sa famille passe beaucoup de temps dans cette propriété entourée d’un mur très haut. Depuis toujours, ses parents lui disent qu’elle a beaucoup de chance de côtoyer les gens de cette demeure. Qu’elle n’est pas quelqu’un d’ordinaire, contrairement aux villageois… Maurice Lepoivre est très aimé et très écouté surtout. Il faut lui obéir parce que c’est un adulte qui sait plein de choses. Il est très intelligent et a lu tous les livres d’un vieux russe qui lui, savait tout. Ses parents sont très impliqués, ils travaillent beaucoup pour Maurice Lepoivre. C’est normal il est si bon…

Au fil du récit, les constatations de la petite fille deviennent des interrogations. Elle prend conscience que sa vie est différente de celle de ses camarades de classe et des voisins de son quartier. Beaucoup d’interditions, peu d’amusements, des contraintes… et tant de choses qu’elle ne comprend pas.

Le malaise s’installe franchement en elle. Quand elle ose demander quelques explications à sa mère, celle-ci prend une voix de fantôme. Elle comprendra plus tard, quand elle sera grande. Pour l’instant, elle ne doit pas dire un mot sur ce qui se passe derrière le mur. Faire silence. Se taire.

La fillette sent un danger mais est incapable de le formuler. Elle se sent si seule, comme coupée du monde. Ses parents s’absentent régulièrement. Sa grande soeur pleure beaucoup ou entre dans des colères noires. Personne ne se préoccupe d’elle. Elle doit trouver le sens et l’issue toute seule… mais comment faire ? Pourquoi se sent-elle aussi mal ? Pourquoi ses parents ne font plus attention à elle alors qu’il sont toujours là pour Maurice Lepoivre ? Pourquoi celui-ci demande de voir sa grande soeur en privé  et pas elle?

Elle aimerait tellement être quelqu’un d’ordinaire, jouer avec ses parents dans le jardin, rire avec sa soeur, aller à la fête forraine avec ses copains de classe, regarder la télévision… Seule parenthèse joyeuse dans sa vie : le séjour annuel en Bretagne avec sa famille, loin du groupe de la maison d’à côté…

Inspirée de la propre enfance de l’auteure, elle évoque dans ce roman les sectes, la manipulation qu’elles exercent sur les gens et la soumission engendrée, à travers le regard d’une petite fille, qui n’a pas choisi. Dès les premières lignes, le lecteur est plongé dans son monde intérieur. Il avance avec elle pas à pas, suit le cheminement de sa pensée même s’il comprend bien avant elle… son appel au secours est déchirant. Un roman bouleversant.

« Tout ça, disent mes parents d’un air un peu désolé, il vaut mieux ne pas le dire aux autres, dans le village et dans les autres villages autour non plus. Ils ne comprendraient pas, parce qu’ils sont un peu endormis. Pas endormis comme le contraire de réveillés, endormis comme le contraire d’intelligents. Ils ne sont pas forcément méchants, les autres, mais ils ne sont pas du tout au courant des trucs que connaît Maurice Lepoivre (…). Mes parents disent que les autres, ce sont des gens ordinaires. Nous, on a de la chance de connaître Maurice Lepoivre parce qu’il nous évite d’être des gens ordinaires (…). On a beaucoup de chance. »

« Je ne sais pas si je suis d’accord quand elle dit qu’on a beaucoup de chance. Je trouve que j’ai peut-être trop de chance, je voudrais voir comment ça fait quand on en a moins. Oui, je voudrais changer avec quelqu’un qui a moins de chance que moi, pour voir. Vivre la vie ordinaire des gens ordinaires, tant pis. »

« Le silence est si lourd qu’on dirait que ça devient difficile de respirer. C’est un silence qui bourdonne et qui rentre jusque dans ma bouche avec la nuit et par ma bouche ça envahit tout mon corps. Je crois que j’ai peur du temps que ça va durer, toutes ces années qu’il reste à vivre encore comme ça, à avoir la nuit qui me rentre par la bouche s’il ne se passe rien. Alors, pour que la nuit ne prenne pas toute la place dans ma bouche, je dis des mots, les premiers qui me passent par la tête. – Au secours, je dis. Au secours. »

Trop de chance, roman jeunesse d’Hélène Vignal, Editions du Rouergue, Septembre 2007 —

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s