Malentendus

Malentendus

Ce jour-là, le monde d’Yves Laporte s’écroule. Ce jour-là, son existence bourgeoise bien réglée vole en éclats. Ce jour-là, les projets qu’il avait pour un de ses enfants sont anéantis, d’un mot. Jamais, il n’aurait imaginé une sortie de route comme celle-ci, jamais. Ce jour-là il apprend que Julien, son second fils, alors âgé d’un an, est sourd.

 

Effaré par cette annonce, il refuse d’abord d’y croire. Mais face au corps médical, il n’y a aucun doute possible sur la surdité de Julien. Alors, Yves Laporte va se donner les moyens et se battre comme un lion en cage pour « faire parler » son fils.

 

On est dans les années soixante, la « langue pure » est préconisée. A coups de séances d’orthophonie, Julien apprend à oraliser, des années durant. Très tôt, il est appareillé. L’implant émet des sons aigus atroces, et tombe souvent.

 

Pour la majorité des gens de cette époque-là, il est mal vu d’être sourd. La personne qui n’entend pas est un être différent, une sorte de monstre, une personne imparfaite, voire un demeuré. Yves Laporte va donc s’acharner à « réparer » son enfant… Et tout cela, il le fait « par amour » dit-il.

 

Toute son enfance, Julien est isolé des entendants parce qu’il n’entre pas dans le moule, et est mis à distance des autres sourds pour ne pas être contaminé par la langue des signes, ce langage officiellement banni de l’éducation des sourds (la langue des signes française a été reconnue comme langue à part entière par la loi du 11 février 2005). L’interdiction d’enseigner la langue des signes dans les écoles a été levée dans les années quatre-vingt-dix ! Les oralistes considéraient que les sourds devaient apprendre à parler pour s’intégrer au mieux dans la société. Dans certains établissement, on attachait les mains des sourds dans le dos pour éviter qu’ils ne signent…

 

Adolescent, Julien découvre qu’un langage des signes existe. Furieux, il prend son envol. Il quitte la maison familiale avec rage et se rend à Paris pour en savoir plus sur cette méthode. Il parviendra à dompter son handicap, deviendra professeur, se mariera, aura des enfants… et ne reverra jamais ses parents.

 

Un passé pesant, une famille entière décimée. Un énorme gachis à cause d’un père, qui en souhaitant le meilleur pour son fils, n’a jamais vraiment pris le temps de l’écouter.

 

Un roman familial déchirant. Un sujet mal connu enfin éclairé. Une réalité surprenante. Un narrateur très présent et investi qui s’adresse au lecteur. Un auteur impliqué (père lui-même d’une fille sourde). Une écriture sensible.

« Toujours, le tragique déboule à notre insu pour lacérer d’un seul geste éblouissant les voiles que nous tissons au quotidien des pensées mécaniques, au rouet des phrases, au fil des mots, celles que nous tramons à même nos vies, le voile de l’illusion mais aussi bien celui du savoir. C’est là sa jouissance : l’instant tragique est une révélation, toutes les certitudes quant à l’avenir et donc au passé qui y aura mené explosent dans une lumière insolite, fixant à jamais la scène sur la pellicule de la mémoire sensible (…).

« Et tu écris dans tes lettres que papa qui est sévère a quand même énormément de peine parce qu’il m’aime (…), mais il ne supporte pas que l’un de ses fils soit sourd. C’est juste la honte pour lui. Alors tout ce qu’il a fait avec moi ce n’est pas pour moi, c’est pour arracher le sourd de moi, comme un clou avec une tenaille ! Il voulait me réparer. Mais je ne suis pas une machine. »

« Si c’est la parole des hommes qui révèle la parole de Dieu, alors on voit bien tout le problème que peut représenter le sourd. S’il faut « faire parler » des sourds, s’il faut d’une certaine manière expulser du sourd ce qui fait qu’il est sourd pour le rendre à la normalité, ce n’est pas pour aider les sourds c’est pour la parole elle-même, la parole pure comme disaient les ayatollahs de Milan, pour sa capacité à circuler, inséminer, gagner les esprits sans rencontrer d’obstacles. Et l’obstacle, c’est le sourd. »

 

Malentendus, roman de Bertrand Leclair, Actes Sud, Janvier2013 —

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