Certaines n’avaient jamais vu la mer – Julie Otsuka

Certaines

À l’aube du XXème siècle. Au milieu de l’océan Pacifique, un bateau s’avance avec lenteur. A son bord, des femmes japonaises dont certaines sont très jeunes, quatorze ans à peine. Une photographie de leur futur époux sur le coeur, des lettres d’eux parsemées de mots doux et de terre promise, des idéaux plein la tête, le rêve américain à portée de main… Ces hommes-là, elles ne les connaissent pas mais poussées par leur famille, elles n’ont pas eu le choix. Rejoindre l’homme japonais déjà installé aux Etats-Unis, devenir son épouse, travailler à ses côtés, avoir des enfants de lui, goûter à la vie américaine, voilà leur avenir. Pouvu qu’il soit doux, se disent-elle. Leurs pensées se bousculent, le doute s’immisce en elles. L’angoisse est là et les accompagne durant toute la traversée, si longue.

Le portrait idyllique dressé par les hommes est à mille lieux de la réalité ; les japonaises ne reconnaissent pas leur époux sur la photo, souvent plus vieux, leurs traits sont durs, leur caractère rustre, quant aux jolies demeures annoncées, ce ne sont que des cabanes… La désillusion est presque instantannée.

Qu’elles travaillent dans les champs ou dans les blanchisseries, qu’elles soient bonnes ou nourrices pour les familles aisées, chacune mène une existence de labeur, empreinte de tristesse et de solitude, très loin de ce qu’elles s’étaient imaginées. S’ajoute à cela, le mal du pays, le déracinement, la perte de repère, l’isolement sur cette terre qui se dit pourtant « accueillante ». La déception aussi de voir leurs propres enfants, américains, rejetant de leur plein gré la culture et les traditions japonaises.

Résignées, ces femmes s’accommodent de leurs conditions de vie. Les années passent jusqu’à ce que la guerre avec le Japon survienne. Elles seront alors déportées par les américains dans des camps d’internement. Tout ce qu’elles avaient réussi à construire s’effondre brutalement. Et c’est à nouveau l’exil. Puis l’oubli de tous.

L’usage du « nous », comme narrateur est judicieux. Ce pronom, c’est la voix de toutes ces femmes qui s’élève à l’unisson. L’auteure écoute enfin la clameur de ces femmes qui se sont jusqu’ici toujours tues : exploitées, manipulées, humiliées, violentées, soumises à leur mari, à leurs patrons. Elle évoque des fragments de l’histoire de chacune dans un souffle universel. Elle parle de ces femmes qui ne se sont jamais plaintes ni révoltées, qui ont toujours obéi.

Les répétitions et les énumérations qui jalonnent ce roman accentuent l’idée d’un chant poignant, cruel et infernal ; l’enfermement, le cercle, la fatalité implacable. Une prière pour ces femmes tombées dans l’oubli.

 

« Sur le bateau nous conservions la photographie de notre époux dans un minuscule médaillon ovale suspendu à notre cou au bout d’une longue chaîne. Nous le gardions dans une bourse de soie, une vieille boîte à thé, un coffret de laque rouge… »

«  Ne t’approche pas d’eux, nous a-t-on mises en garde. Et si tu y es obligée, sois prudente. Ne crois pas toujours ce qu’ils disent mais apprends à les observer de près : leurs mains, leurs yeux, les commissures des lèvres, le changement de couleur, de leur teint, (…) Attends-toi au pire mais ne t’étonnes pas qu’ils soient gentils à l’occasion. La bonté est partout. N’oublie pas de les mettre à l’aise. Sois humble. Polie. Montre-toi toujours prête à faire plaisir. Réponds par : « Oui, monsieur » ou « Non, monsieur ». Mieux encore, ne dis rien du tout. A présent tu appartiens à la catégorie des invisibles. »

« L’une des nôtres les rendait responsables de tout et souhaitait qu’ils meurent. L’une des nôtres les rendait responsables de tout et souhaitait mourir. D’autres apprenaient à vivre sans penser à eux. Nous nous jetions à corps perdu dans le travail, obsédées par l’idée d’arracher une mauvaise herbe de plus. Nous avions rangé nos miroirs. Cessé de nous peigner. Nous oubliions de nous maquiller. »

« Les feuilles des arbres continuaient à tournoyer au vent. Les rivières à couler. Les insectes bourdonnaient dans l’herbe comme toujours. (…) Une prune verte est tombée trop tôt d’un arbre. Nos chiens couraient après nous, mais cette fois, nous leur avons ordonné de rentrer. (…) Un chat effrayé a plongé sous son lit dans l’une de nos maisons quand les pillards ont défoncé la porte d’entrée. Rideaux déchirés. Verre brisé. Vaisselle de mariage fracassée sur le plancher. Nous savons que c’était seulement une question de temps avant que toute trace de notre présence disparaisse. »

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Certaines n’avaient jamais vu la mer, roman de Julie Otsuka, Phébus, Août 2012 —

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