Les pays – Marie-Hélène Lafon

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Claire quitte ses racines, l’endroit qui l’a vu naître ; les siens à la ferme familiale puis les paysages du Cantal, ses odeurs, ses coutûmes, les sons qui y résonnent… tout cela est ancré en elle. Le pays qui l’a vu grandir. Comme beaucoup de jeunes gens de la région, elle monte à Paris y poursuivre ses études.

S’arracher à ce pays aimé malgré tout, pour continuer sa vie, en apprendre davantage, s’insinuer dans un univers empli d’art, de littérature, de musique. Assimiler, acquérir des connaissances. Apprendre la ville, découvrir d’autres parfums, d’autres bruits, une autre atmosphère. Appréhender un nouvel espace, une autre géographie, d’autres gens, une mentalité et des habitudes différentes. Un autre pays. S’éloigner des siens pour aller au-delà, pour repousser des limites imposées jusqu’alors. Poursuivre son apprentissage de la vie. Mais ne jamais oublier son pays originel.

Sur les bancs de la Sorbonne, Claire entreprend l’étude des langues mortes. Assidue, courbée sur son travail, elle lève à peine les yeux, par peur peut-être mais surtout pour ne pas s’étourdir, ne pas être divertie. Elle s’applique. Les saisons se succèdent, et avec constance et sérieux, elle étudie. L’été, elle reste à Paris, travaille dans une banque. Peu de gens traverse son existence, quelques hommes passent furtivement, seule Lucie la fascine. On la sent mal à l’aise avec l’image qu’elle renvoie, ou plutôt avec celle qu’elle pense renvoyer aux autres. – j’ai beaucoup aimé le passage sur le pantalon rouge qu’elle désire tant –.

Elle saura apprivoiser le monde citadin. Loin du monde paysan avec ses difficultés, son âpreté, ses silences, elle s’ouvrira mais conservera toujours sur elle l’essence et l’empreinte de celui-ci. Elle deviendra enseignante, transmettant à son tour la connaissance, celle-là même qu’elle était venue chercher. Un pied à terre à la campagne, un appartement à la ville, elle navigue désormais entre ces deux lieux. Elle a besoin de l’un comme de l’autre. Claire a trouvé un équilibre.

Une écriture des sens, charnelle. Tout passe par le corps, les sensations traversent Claire. On sait finalement peu de choses sur la personnalité de la jeune femme. Il y a une distance, un territoire tout autour d’elle qu’on approche peu. Et qu’est-ce que c’est beau.

« La fille est longue, très blanche de peau, éclatante, une lumière mate la nimbe toute quand elle paraît dans l’amphithéâtre rutilant de boiseries sombres et de fresques languides ; longue de jambes et de cheveux ; Claire eût dit longue de crinière ; elle a pensé aux chevaux massifs, croupes rondes encolures de velours pattes solides, crinières pâles partagées répandues épaisses, aux chevaux lourds rassemblés là-bas à l’automne derrière les clôtures de barbelés sur les plateaux (…).

« Elle ne risquait pas, elle ne s’aventurait pas, elle ne posait pas de questions, elle ne faisait aucune tentative, elle habitait le fortin de sa peur en sentinelle gaillarde et sommaire. »

« Dans le sac à dos léger et chamaré, un saint-nectaire emballé dans un demi-exemplaire de La Montagne, trois livres, et son pantalon de velour vert, tenue de là-bas et d’ici, pour l’intérieur, qui voyage entre les deux pays, avec la clef de la maison. »

« La ville s’apprend par le corps et se retrouve par lui, le pas sonne et claque comme il ne saurait le faire sur la terre souple de l’autre pays. »

« Les rivières partent, s’en vont vers des ailleurs devinés et demeurent cependant en guipure têtue aux lisières du monde qu’elles bornent. Claire est partie, les filles partent, les filles quittent les fermes et les pays. »

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Les pays, roman de Marie-Hélène Lafon, Buchet-Chastel, Septembre 2012 —

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3 réflexions sur “Les pays – Marie-Hélène Lafon

  1. Il me semble qu’il y a là un personnage fort qui de ses luttes sur la vie a trouvé l’équilibre. Une fois qu’on l’a trouvé il ne faut plus le lâcher, c’est souvent le travail d’une vie…
    Tu m’as donné envie de cette auteure. Merci…
    Je t’embrasse

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