Belle famille – Arthur Dreyfus

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Comment ne pas se souvenir de l’affaire de la petite Maddie il y cinq ans, et de l’abbatage médiatique qui a suivi ? La fillette britannique alors âgée de quatre ans était en vacances avec ses parents au Portugal. Après avoir dîner à l’extérieur – sans leurs enfants – avec des amis, monsieur et madame Mc Cann rentrent dans leur appartement et découvre le lit de leur fille, vide. Maddie a disparu. Affaire de pédophilie ? Culpabilité des parents ? A ce jour, l’enquête n’est toujours pas élucidée.

Arthur Dreyfus s’empare de ce fait divers en empruntant le canevas de l’affaire. Seulement, il privilégie une piste, celle des parents. Il dessine les personnages à sa guise en créant de toutes pièces pour chacun d’eux une personnalité et une psychologie. Sous sa plume, la famille anglaise devient française et la disparition a lieu en Toscane. Madec endosse le rôle de Maddie. Ce petit garçon lunaire a sept ans et est le second enfant d’une fratrie de trois. Différent de ses frères, plutôt chahuteurs, Madec se met volontairement en retrait. Laurence et Stéphane Macand, ses parents, sont tous les deux médecins, issus de la bourgeoisie et catholiques. Ils vivent à Granville.

Le tableau de famille semble parfait, mais si on gratte un peu, le vernis se craquelle. La mère est froide, distante et sévère, le père a depuis longtemps lâcher prise, envahi par une déprime qui le ronge. Il sombre doucement dans l’alcoolisme.

Le lecteur sent le drame se profiler – je ne dévoilerai évidemment pas le noeud de l’affaire – et se sent de plus en plus mal à l’aise au fur et à mesure que sa lecture avance. Il plonge lentement dans l’indicible, l’innommable, la médiocrité humaine. Le ton impertinent et le cynisme de l’auteur amplifient le côté glauque de l’histoire. Le déchaînement médiatique fait froid dans le dos – sûrement proche de la réalité pourtant –. Et que dire de cette mère glaciale, insensible, engluée dans un mensonge qui la dépasse… Un roman dur, sombre et troublant.

« Les enfants de pêcheurs reçoivent l’instruction de ne jamais monter la colline, ou de s’amuser dans le bourg. Pour eux, et jusqu’à l’orée de l’adolescence, ces bâtisses passent pour des hôtels d’un Monopoly illicite ; où se jouerait , sur un autre plateau, le jeu d’une autre société. »

« Elle ne comprit plus pourquoi les gens faisaient l’effort de vivre. Depuis vingt ans, elle avait suivi un chemin sans risques, qui comprenait la plupart des éléments du bonheur. Aujourd’hui, faces aux plaques vitrocéramiques de son bungalow toscan, assise sur la chaise gravie une seule fois par Madec, le vide s’imposait à Laurence avec tous ses arriérés. »

« La vraie vie est dans l’instant. Magnus entend Ron répéter son aphorisme préféré. What’s going wrong ? On dirait qu’à force de photographier cet instant, Ron Murdoch a fini par ne plus s’imprimer sur aucun tirage. »

« Stéphane n’avait jamais su ordonner sa vie et, un matin, il était devenu père. Un père se dotait de plusieurs existences ; la sienne propre, puis d’autres dupliquées (dont il fallait s’occuper en plus de soi, avec soi). Devant leur vaisseau spatial, manettes à la main, Antonin et Vladimir étaient lui. Viendrait pourtant un jour où ils voudraient être eux (à savoir, disparaître dans la nuit). Stéphane réalisa qu’avoir plusieurs vies, c’était aussi avoir plusieurs morts. »

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Belle famille, roman d’Arthur Dreyfus, Gallimard, Janvier 2012 —

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