Au lieu-dit Noir-Étang – Thomas H. Cook

Aulieu-dit

Henry est le fils du directeur de l’école de garçons d’une petite ville côtière de la Nouvelle-Angleterre, Chatham. Nous sommes en 1926, il a seize ans et n’est pas heureux. Sa vie lui semble bien monotone. Son environnement familial et scolaire n’est que sobriété et discipline. Pas de place pour la fantaisie et la douceur. Henry étouffe.

Mais voilà qu’arrive une nouvelle professeure, Mademoiselle Channing. Un vent de liberté souffle alors sur Chatham School. Cette femme apporte dans ses bagages exotisme, féminité et beauté. Enseignant les arts plastiques, elle partage son goût pour la peinture et la sculpture avec ses élèves, leur raconte ses voyages et surtout leur apprend à voir autrement. Henry use de son imagination et fait enfin une place à la rêverie. Le ville jusqu’alors grisâtre prend des couleurs. L’océan se déchaine. Les affres de la passions sont en marche.

Car le charme de Mademoiselle Elizabeth Channing fait chavirer les coeurs et tout particulièrement celui de Monsieur Reed, professeur de français, mutilé de guerre, marié et père d’une petite fille. Sa vie bien rangée se trouve complètement chahutée par les sentiments qu’il éprouve pour cette femme. Lui aussi étouffait. Une échappatoire s’offre à lui.

Henry vit la passion de ses professeurs par procuration. Là où la plupart des gens voit l’adultère, lui voit la liberté. La liberté de choisir. Tracer son chemin selon ses désirs. Il aidera Monsieur Reed à construire un bateau. Tout un symbole. Partir, fuir, prendre le large vers des horizons nouveaux.

Mais un drame mortel se produit au lieu-dit Noir-Etang, à deux pas de la maison de Mademoiselle Channing… « Que s’est-il réellement passé au Noir-Etang ce jour-là? »

L’auteur a insufflé dans son roman une atmosphère très victorienne, dans laquelle la passion s’emballe au rythme des éléments – vent, tempête, océan –. Et avec habileté, il utilise la prolepse (le fait de raconter d’avance un événement qui va avoir lieu plus tard dans la narration). C’est donc Henry qui est le narrateur, des années après les faits. Le lecteur prend connaisance de la chronologie des événements avec une lenteur étudiée, même la délivrance d’indice est savamment dosée, une tension se crée alors fatalement et monte crescendo jusqu’au dénouement, fatal.

Les moeurs des années vingt, un paysage tourmenté pour toile de fond, une histoire d’amour passionnelle, la relation complexe d’un père autoritaire et d’un fils épris de liberté, du suspense, une reflexion sur la culpabilité, une trame classique et un drame tragique. Un roman captivant.

« (…) pour être peintre ou sculpteur, il faut modifier ses sens, dit-elle. Les inverser de façon à voir avec les doigts, et à toucher avec les yeux. »

« Je me rappelle avoir gravi les escaliers quatre à quatre, m’être affalé sur mon lit et avoir relu le livre de M. Channing, de la première à la dernière ligne. Une phrase me frappa à jamais :  La vie ne vaut d’être vécue qu’au bord de la folie.  Je me souviens qu’une exaltation farouche gonflait mon coeur à mesure que je lisais et relisais cette phrase dans ma chambre et qu’il me semblait qu’elle illuminait tout ce que j’avais ressenti jusqu’alors. »

« Je me sentais spolié et abandonné, berné par mes plus proches alliés. Du coup, je consacrais toute mon énergie à mes dessins, remarquant, impuissant, que les plus sombres éléments qui les avaient toujours caractérisés se teintaient désormais d’une noirceur démoniaque : notre petite ville noyée dans les ombres gothiques, l’océan disparaissant sous des hordes de nuages annonciateurs d’orage qui envahissaient le ciel. Les angles et les perspectives changeaient également, Chatham penchant sur un axe cruel, ses rues tortueuses plongeant en lignes brisées vers un maelström central, les maisons tanguant à gauche ou à droite formant un monde de collisions généralisées. Le plus étrange était que je dessinais ma vision des choses comme si elle ne constituait pas une déformation de la réalité, mais notre petite ville telle qu’elle était, empêtrée dans les faux-semblants du monde, dont ces difformités grotesques révélaient le vrai visage. »

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Au lieu-dit Noir-Étang, roman policier de Thomas H. Cook, Seuil, Janvier 2012 —

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