Reflets dans un oeil d’homme – Nancy Huston

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La femme occidentale d’aujourd’hui est-elle libre ? On entend ici et là qu’il y a désormais guère de différences entre l’homme et la femme – tellement d’évolutions, révolutions ces dernières décennies, contraception, avortement, travail… – ne serait-ce pas qu’un leurre ? Ne se voile-t-on pas les choses ? La réalité n’est-t-elle pas quelque peu déformée… des reflets dans un oeil d’homme ?

Dans cet essai, l’auteure se fie à sa propre expérience, à celles d’ami(e)s, d’ écrivains (une jolie évocation d’Anaïs Nin), de peintres, de sculpteurs, de photographes. Défilant sous nos yeux, les âges successifs de la femme : l’enfant qui vient au monde, le premier regard du père sur sa fille lourd de conséquence pour la suite de son existence, l’adolescente qui cherche à plaire, ses premiers pas dans la vie d’adulte , et toujours les regards des hommes sur elle, l’ami, l’amant, le mari… et puis les traits de cette femme qui se tire, l’angoisse de vieillir, de ne plus plaire ?

Tel un miroir grossissant, Nancy Huston dissèque la femme contemporaine. L’importance de l’enfance où tout semble se jouer, l’image qu’elle se doit de renvoyer aujourd’hui à l’époque des photos, de la société de consommation, de la publicité, des produits de beauté qui inondent le marché, de la chirurgie esthétique et de la course à la jeunesse éternelle. Séduction et rivalité n’emprisonnent-elle pas les femmes dans une image, effigie inaccessible ? Quête de perfection…

Des figures mythiques parsèment leur beauté à travers les pages comme Marilyn Monroe, addicte à la photographie et au regard que l’homme pose sur elle (pour combler le manque de son père), Jean Seberg qui à contrario subira sa vie durant la violence des hommes qui ne voit en elle qu’un objet de désir. L’une cherche à capter l’attention de l’homme par besoin viscéral d’être aimée, l’autre tente en vain de le convaincre à regarder au-delà de la beauté. Les deux femmes se suicideront de désespoir.

Plus loin, l’auteure analyse avec justesse la prostitution (et le manque de liberté des femmes encore, pas de symétrie homme-femme) à travers des témoignages et les écrits de Nelly Arcan, philosophe et prostitué canadienne – qui mettra fin à ses jours, elle aussi –.

Si on doit bien admettre que Nancy Huston soulève des points intéressants et offre une argumentation sensible et fine, elle fait également bon nombre de racourcis et use de clichés. La femme est objet, l’homme sujet… Ce dernier est un prédateur qui biologiquement a des pulsions incontrôlables. La femme d’aujourd’hui s’éloigne de la maternité – refusée, écartée, interrompue, empêchée, massacrée selon ses mots. Des généralités gênantes.

Une lecture dont on sort décontenancé, traînant une espèce d’amertume et encore plus d’interrogations qu’au commencement du livre… Toutes les batailles que les femmes ont mené seraient donc vaines, ce ne serait que biologique, les hommes seraient ainsi et voilà, il n’y aurait pas d’évolution possible ? Une sorte de condamnation perpétuelle à subir le regard de l’homme, à être prisonnière d’images factices ? Avec cette lancinante angoisse de voir sa peau se flétrir, enlevant à la femme toute arme de séduction. Personnellement, je ne crois pas que les choses soient si manichéennes, si figées.

« (…) à travers les âges, l’un des sexes a été, de façon constante, regardé, dessiné, sculpté, vénéré, approprié, violé, voilé, excisé, prostitué, adoré, redouté, craint, détesté, voué aux gémonies, et porté aux nues par l’autre. La femme par l’homme. »

« Avec l’avènement de la photographie, ce corps est matérialisé. Ayant capté un instant la lumière réelle d’une femme vivante, on en fait des images qui, au lieu de représenter son corps, le présentent. Celles-ci peuvent être reproduites indéfiniment à l’identique et circuler dans le monde entier. Soudain et pour la première fois dans l’histoire humaine, les femmes se voient partout confrontées et comparées à des effigies de femmes réelles. »

« On naît bel et bien fille ou garçon, et ensuite… ça se travaille! »

« Je sais que l’on me comprendra mal, que l’on m’accusera de prôner un « retour à la nature » et de vouloir cantonner les femmes dans leur rôle de mère. On adore raisonner par oppositions simples et binaires – ou bien… ou bien – et déduire hâtivement que, si quelqu’un ne pense pas ceci, il pense forcément cela. Je ne dis ni que la maternité est admirable ni qu’elle est oppressante, et n’est nulle envie de joindre ma voix à celles qui s’écharpent sur le thème de « l’instinct maternel » ; comme toute activité humaine, la maternité est complexe, multiple et contradictoire. Je fais simplement remarquer que, comme par hasard, on a éliminé de l’ensemble des imageries de l’Occident moderne l’unique singularité irréductible de la femme par rapport à l’homme. On y a tellement bien réussi qu’on n’est même pas conscient de l’avoir fait. »

Reflets dans un oeil d’homme, essai de Nancy Huston, Actes Sud, Mai 2012 —

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