Sur la lecture – Marcel Proust

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Ses mots sont doux et délicats, ses phrases n’en finissent pas, les yeux clos on se plaît à imaginer les lieux qu’il décrit, on se laisse emporter par ce flot de paroles, on avance à ses côtés, on parvient à frôler le message, et c’est lui qu’on touche, Proust.

Lire Proust est un voyage. Le décor se met en place avec lenteur, révélant chaque détail, chaque nuance ; couleurs, formes, contrastes, matières, il nous offre son regard, pleinement. Le cadre posé – l’extérieur – on entre alors dans l’intime, le spirituel. Les deux sont liés, indéfectiblement.

C’est ainsi qu’il nous parle de la lecture au temps de son enfance ; le contenu de l’ouvrage n’est pas l’intérêt principal. Ses souvenirs se portent davantage sur des lieux, des odeurs, des paysages, des sensations. Une chambre, un parc, un instant précis, une lumière particulière, un bruit familier, des effluves étourdissantes. Enfant, le livre est un ami, qui l’accompagne partout. D’ailleurs, il est bien déçu quand à l’âge adulte il relit ce livre qu’il quittait rarement, Le capitaine Fracasse de Théophile Gautier.

Lire est un bonheur et un arrachement quand arrive l’ultime page. Mais, le livre ne remplace pas l’échange avec l’autre. Lire est un plaisir solitaire qui favorise l’introspection.

Si Proust fait l’éloge de la lecture, il la met à distance de la vie : «  La lecture est au seuil de la vie spirituelle ; elle peut nous y introduire : elle ne la constitue pas. » Elle permet de mieux comprendre le monde, l’ancien et celui qui est en marche et soi-même mais elle n’est pas la vie.

Un merveilleux petit livre. À savourer.

« (…) je ne me sens heureux qu’en mettant le pied – avenue de la Gare, sur le Port, ou place de l’Eglise – dans un de ces hôtels de province aux longs corridors froids où le vent du dehors lutte avec succès contre les efforts du calorifère, où la carte de géographie détaillée de l’arrondissement est encore le seul ornement des murs, où chaque bruit ne sert qu’à faire apparaître le silence en le déplaçant, où les chambres gardent un parfum de renfermé que le grand air vient laver, mais n’efface pas, et que les narines aspirent cent fois pour l’apporter à l’imagination, qui s’en enchante, qui le fait poser comme un modèle pour essayer de le recréer en elle avec tout ce qu’il contient de pensées et de souvenirs ; où le soir, quand on ouvre la porte de sa chambre, on a le sentiment de violer toute la vie qui y est restée éparse, de la prendre hardiment par la main quand, la porte refermée, on entre plus avant, jusqu’à la table ou jusqu’à la fenêtre ; de s’asseoir dans une sorte de libre promiscuité avec elle sur le canapé exécuté par le tapissier en cher-lieu dans ce qu’il croyait le goût de Paris ; de toucher partout la nudité de cette vie dans le dessein de se troubler soi-même par sa propre familiarité, en posant ici et là ses affaires, en jouant le maître dans cette chambre pleine jusqu’aux bords de l’âme des autres et qui garde jusque dans la forme des chenêts et le dessin des rideaux l’empreinte de leur rêve, en marchant pieds nus sur son tapis inconnu ; alors cette vie secrète, on a le sentiment de l’enfermer avec soi quand on va, tout tremblant, tirer le vérou ; de la pousser devant soi dans le lit et de coucher enfin avec elle dans les grands draps blancs qui vous montent par-dessus la figure, tandis que, tout près l’église sonne pour toute la ville les heures d’insomnie des mourants et des amoureux. »

challengebelleepoque

Sur la lecture, essai de Marcel Proust (préface de l’ouvrage de John Ruskin Sésame et les lys, première parution en 1905 —

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