Tangente vers l’est – Maylis de Kerangal

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Ayant beaucoup aimé La naissance d’un pont, c’est avec joie et curiosité mêlées que j’ai entrepris la lecture de Tangente vers l’est. Et l’auteure m’a encore une fois époustouflée. Son écriture est toujours aussi alerte, les mots s’enchainent vifs et percutants, les phases sont longues, haletantes et saccadées. Elle joue avec les mots comme des instruments de perscussion, c’est sa petite musique à elle.

Dans le cadre de l’Année France-Russie (2010), Maylis de Kerangal et d’autres écrivains sont invités à embarquer pour un voyage dans le légendaire Transsibérien, entre Novossibirsk et Vladivostok. De ce périple naîtra une fiction radiophonique, Lignes de fuite. Tangente vers l’est en est une réécriture, ce qui explique sans doute son format court.

L’auteure est devenue une sorte de metteur en scène dans ce roman, l’écrivant avec des contraintes théâtrales : unité de lieu – le train –, unité de temps – la traversée, et unité d’action – la tentative d’évasion d’Aliocha. Le lecteur sait très peu de choses sur la psychologie des deux personnages principaux. Il est plongé dans le drame, en apnée, dans une atmosphère oppressante. Le récit défile à toute allure, l’intensité augmente de page en page, l’angoisse monte crescendo avec une accélération terrible à la fin. Une interruption dans l’histoire se fait pourtant à l’apparition du Lac Baïkal ; un moment suspendu où ce n’est plus Aliocha la bête traquée mais le lac… avec l’euphorie des voyageurs, qui matraquent le paysage avec leur appareil photo.

Aliocha est un conscrit, ce train doit l’emmener en Sibérie pour y effectuer son service militaire. Mais, le jeune homme n’a qu’une obsession : s’échapper de cette entrave, retrouver sa liberté, fuir à tout prix. Hélène, quant à elle, est une jeune française venue dans ce pays pour y accompagner son amant russe. Cet endroit l’étouffe, l’homme qu’elle aime a changé, elle n’a qu’un seul désir, quitter ce pays, fuir à tout prix, elle aussi. Ils se retrouvent donc à bord de ce train, avec un but similaire. Cette rencontre inopinée engendrera d’éprouvantes situations pour le couple, qui pourtant leur sera salutaire.

Une lecture fulgurante qu’on n’est dans l’impossibilité de lâcher tellement elle nous happe. Une tension palpable d’un bout à l’autre. Un huis clos pesant magistralement écrit.

« Sans attendre, Aliocha s’y poste, happé par cette focale unique sur le monde, comme un oeil que l’on aurait derrière la tête, fasciné par la vision du chemin de fer qui blinde à rebours dans le fond du paysage, ruban strié alternant le clair et le foncé, stroboscope éclairant son visage, et bientôt, hypnotisé, il touche ce point de l’espace où la forêt avale les rails encore plus chauds, engloutit les traverses en un puits de mystère, peu à peu il oublie le wagon, oublie les gars qui fument dans son dos et l’odeur des peaux qui ventousent les parois à force de suer, il n’est plus que ce point de fuite qui dévore l’espace et le temps, coïncide avec lui, s’en obsède, prêt à verser lui aussi dans le grand trou noir, à y basculer tête la première, tout plutôt que la Sibérie, tout plutôt que la caserne (…) »

« Il soulève un pan du rideau et jette un oeil à travers la vitre, côté couloir. Dehors, c’est toujours la même nuit chromée et le train qui roule sans faillir, franchissant un à un le fuseaux horaires, désagrégeant le temps à mesure qu’il parcourt l’espace ; le train qui compacte ou dilate les heures, concrétionne les minutes, étire les secondes, progresse arrimé au sol et pourtant désynchronisé des horloges de la Terre : le train comme un vaisseau spatial. »

coeur

Tangente vers l’est, roman de Maylis de Kerangal, Verticales, 2012 —

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