La naissance du jour – Colette

lanaissancedujour

Qu’il est doux de s’immerger dans les mots savoureux de Colette, suivre sa plume si vibrante, passionnée, tantôt douce, tantôt emportée. Elle manie et manipule les phrases d’une si belle manière, accompagnant ses pensées les plus profondes d’images poétiques. Son livre est un savant mélange ; mi-roman, mi-autobiographie, elle parsème ses lignes de réflexions sur son passé, d’interrogation sur son avenir, note ses observations de la nature humaine, décrit les manifestations des éléments, du temps, de la végétation.

L’histoire de ce roman (appelons-le ainsi) tient en peu de mots : Colette part quelques mois en villégiature à la Treille Muscate, sa maison en Provence. Entourée de fruits, de fleurs, de légumes, de vignes, du bruit des vagues, d’un ciel toujours changeant, de nuits claires à couper le souffle. A sa table, se côtoient des artistes ; peintres, écrivains, décorateurs… Vial, qui fait partie de ces amitiés d’été, – il à l’âge d’être son fils – , est en pamoison devant elle. Une certaine Hélène, jeune peintre du dimanche, semble également très attachée à Vial. Colette finira par faire la liaison entre les deux jeunes gens et les poussera dans les bras l’un de l’autre.

Le véritable sujet du roman de Colette est le renoncement. Lorsqu’elle écrit La naissance du jour, elle a cinquante-cinq ans. A travers ce livre, elle semble clore une période de sa vie plus tumultueuse, ses amours anciens sont partis avec sa jeunesse, elle évoque sa mère Sido et les liens qui les unissent, sa terre natale, sa passion des bêtes, son écriture. A la Treille Muscate, elle est dans un lieu dépouillé, calme, loin de toute agitation. Elle s’exalte devant la nature qui l’entoure, savoure chaque instant. La vieillesse est en marche, elle le sait, elle le sent, d’où ce besoin de réfléchir sur elle, en profondeur. Revenir à la source, se stabiliser, ne pas vaciller. S’écouter et écrire, toujours.

La naissance du jour est un poème empreint d’une grande sensualité. Tous les sens sont en éveil dans l’écriture de Colette. Elle offre au lecteur le spectacle de la nature qu’elle a sous les yeux. Les descriptions oniriques du ciel sont sublimes, elle peint littéralement les paysages en même temps qu’elle les écrit ; des camaieux de bleu et de rose, une végétation luxuriante, le souffle du vent… et le goût des pêches, l’odeur de la mer… On a l’impression de fouler sa terre, de sentir les parfums de son jardin, d’entendre monter les voix de ses hôtes. J’ai passé un moment merveilleux avec Colette, à travers ce roman, qui n’en est définitivement pas un.

« Imagine-t-on, à me lire, que je fais mon portrait ? Patience : c’est seulement mon modèle. »

« Le frais du soir s’accompagne ici, pour moi, d’un frisson qui ressemble à un rire, d’une robe d’air nouveau sur la peau libre, d’une clémence qui se resserre plus étroitement sur moi à mesure que la nuit se ferme. Si je me fiais à cette mansuétude, cet instant serait mon instant de grandir, de braver, d’oser, de mourir… Mais régulièrement je lui échappe. Grandir. Pour qui ? Oser… qu’oserais-je donc de plus ? »

« Comment les hommes – les hommes écrivains, ou soi-disant tels – s’étonnent-ils encore qu’une femme livre si aisément au public des confidences d’amour, des mensonges, des demi-mensonges amoureux ? (…) Homme, mon ami, tu plaisantes volontiers les oeuvres fatalement autobiographiques, de la femme. Sur qui comptais-tu donc pur te la peindre, te rabattre d’elle les oreilles, la desservir auprès de toi, te lasser d’elle à la fin ? Sur toi-même ? Tu es mon ami de trop fraîche date pour que je te donne grossièrement mon opinion là-dessus. »

Mais, soucis, petites amours d’été, mourez ici en même temps que l’ombre qui cernait ma lampe : un chant outrecuidant de merle, rompant son fil de grosses perles rondes, roule jusqu’à moi. Le parfum des pins, nocturne encore, va se dissoudre au soleil imminent. La belle heure pour aller, dans la mer mal éveillée où chaque foulée de mes jambes nues crève, sur l’eau d’un bleu lourd, une pellicule d’émail rose, quérir la litière d’algues dont je veux protéger le pied des jeunes mandariniers. »

« Soulever, pénétrer, déchirer la terre est un labeur – un plaisir – qui ne va pas sans une exaltation que nulle stérile gymnastique ne peut connaître. Le dessous de la terre, entrevu, rend attentifs et avides tous ceux qui vivent sur elle. (…) A ouvrir la terre, ne fût-ce que l’espace d’un carré de choux, on se sent toujours le premier, le maître, l’époux sans rivaux. La terre qu’on ouvre n’a plus de passé, elle ne se fie qu’au futur. »

« Des pêches, oubliées dans une coupe, se rappelèrent à moi par leur parfum suri ; l’une d’elles, où je mordis, rouvrit à ma faim et à ma soif le monde matériel, sphérique, bondé de saveurs ; dans peu d’instants le lait bouillant, le café noir, le beurre reposé au fond du puits rempliraient leur office de panacée… »

« Le vent de la danse collait au plafond un voile de fumée qui essayait, à chaque pause, de redescendre, et je me souviens que j’étais contente de ne presque pas penser, d’acquiescer à la musique concassée, au petit vin blanc de l’année qui tiédissait sitôt versé, à la chaleur grandissante, qui s’enrichissait d’odeurs… »

coeur

ChallengeColette

challengeQuatreSaisonsGrand

La naissance du jour, Colette, GF Flammarion, première parution en 1928 —

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