Je ne suis pas celle que je suis – Chahdortt Djavann

jenesuispas

 Avec intelligence, l’auteure tisse l’histoire d’une femme iranienne, nommée Donya, en alternant deux récits : des séances de psychanalyse à Paris, où cette dernière tente de délivrer les mots enfermées en elle et de faire la lumière sur l’indicible, et le déroulement de sa vie en Iran dans les années 1980-90 (sous le régime de Khomeini) ; une existence emplie d’épreuves souvent douloureuses.

Chahddortt Djavann a réussi à entrelacer l’intérieur, l’intime, la profondeur des sentiments de son personnage – une quête de la vérité éprouvante mais nécessaire pour poursuivre son existence-, et son périple géographique, humain, social dans un pays brisé où la femme doit s’effacer : elle n’a plus de corps (dissimulée sous un voile) plus de voix, peu de droit, aucune action possible, elle est totalement aussujettie au régime et aux hommes qui le dirigent.

Mais, Donya est rebelle. Eprise de liberté, elle tente par tous les moyens de résister à la fatalité implacable qui touche les femmes en leurs imposant d’insoutenables conditions. A maintes reprises, elle se brûles les ailes et se heurte à des murs. Son corps est mis à mal tout comme son esprit. Elle sera emprisonnée, abusée sexuellement, connaîtra la prostitution, la torture, éprouvera un sentiment d’impuissance et de la solitude…Malgré la violence et le désespoir, elle restera debout.

Les séances de psychanalyse qu’elle débute quelques temps après son exil sont extrêmement pénibles pour elle, mais sa réconciliation avec la vie passe par cette introspection. Elle va très vite être confrontée à une difficulté de taille : la langue. Comment exprimer un passé aussi douloureux alors qu’on ne maîtrise pas la langue ? Comment faire sortir toute la souffrance qui est en elle à travers des mots qu’elle ne connaît pas ?

Ce roman m’a bouleversée. Il m’est arrivée de fermer le livre soudainement lors d’épisodes trop durs tellement la réalité y était crue. On entre de plein pied dans l’innommable que tant de femmes, aujourd’hui encore, subisse. Mais, j’ai poursuivi ma lecture jusqu’au bout parce qu’il ne faut pas fermer les yeux, jamais… J’ai hâte de retrouver Donya la révoltée, dans un second tome (en préparation), son désir ardent de liberté, sa fougue, sa détermination envers et contre tout.

« Qu’est-ce que les hommes peuvent comprendre à cette humiliation subie par les femmes, à ce voile qui symbolise la culpabilité d’habiter un corps féminin, comme si les femmes devaient avoir honte de leur crâne ? Est-ce une vie digne d’un être humain que de se sentir coupable par le simple fait d’exister ? Elle enfonça ses doigts dans la masse de ses cheveux libérés. »

« Femme, vous devez tout voiler, votre corps, vos cheveux, vos pensées, vos désirs, vos sentiments. Vous ne disposez pas de vous-même. Vous êtes spoliée de tout, de votre vie comme de votre histoire. Vous n’êtes bonne qu’à vous soumettre, qu’à subir. »

« On ne peut pas guérir quelqu’un de sa vie, à moins de lui ôter la vie. Et d’ailleurs elle n’est pas venue ici pour guérir, elle est venue ici pour que vous l’aidiez à oublier. On ne peut pas guérir quelqu’un de la réalité. »

« Je pense qu’une société où quelqu’un qui est dans la souffrance doit payer pour que tout simplement on l’écoute parler, c’est une société qui va très mal… C’est grave quoi ! Anthropologiquement parlant, ça prouve que les liens entre les gens se défont. On a père, mère, frères, sœurs, amies, collègues, cousins, amants, maîtresses, voisins… Que personne ne soit là quand on est dans la souffrance, et qu’on soit obligé d’aller payer un inconnu juste pour parler, c’est le début de la fin ; ça déshumanise la société et les rapports humains. »

« Faire miens des mots qui ne l’étaient pas et explorer avec eux tout un nouveau monde à l’intérieur de moi-même, dont l’accès m’était impossible… c’est plus qu’un voyage initiatique. (…) Avec l’analyse, les mots français se sont enracinés non seulement dans ma tête, mais aussi dans mon histoire et dans mon corps… Ces mots étrangers ont pris part à mes souffrances. Ils ont pris part à mon passé, qui s’est passé sans eux. »

Je ne suis pas celle que je suis, roman de Chahdortt Djavann, Flammarion, Août 2011 —

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2 réflexions sur “Je ne suis pas celle que je suis – Chahdortt Djavann

  1. Je crois t’avoir laissé un mot sur cette lecture là, moi aussi j’avais vraiment beaucoup aimé ce livre, des passages très durs mais une lecture vraiment belle et marquante… Tu as l’intention de lire la suite ? (elle vient de paraître en septembre)

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