La grande maison – Nicole Krauss

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Il est bien difficile de livrer mes impressions sur ce livre où se croisent de nombreux personnages souvent enlisés dans de lourds souvenirs ; des êtres tantôt fragiles, mystérieux, froids, sensibles, passionnés, indifférents…Qu’ils soient écrivains, poètes, musiciens ou encore antiquaires, pères, mères, fils, filles, frères et sœurs, ils traversent tous des époques chargées d’événements douloureux ( guerre du Kippour, la Shoah, le régime de Pinochet) ; des tragédies qui ont laissé des empreintes dans l’esprit de ces êtres dont l’auteur nous livre des fragments de leurs existences.

A New-York, Nadia écrit des livres qui ne se vendent pas toujours très bien. Les hommes passent, mais seule l’écriture lui est nécessaire. Une rencontre amoureuse avec un poète chilien pourtant laissera une trace importante dans sa vie marquée symboliquement par le prêt d’un imposant bureau muni de nombreux tiroirs … Ce meuble sera le compagnon de son travail d’écrivain jusqu’au jour où on lui enlèvera.

A Londres, Arthur vit les derniers moments de sa femme Lotte, atteinte de la maladie d’Alzeimer. Son décès annonce une découverte surprenante et déconcertante pour lui. Lotte lui était toujours apparu comme quelqu’un d’impénétrable et de triste, sa jeunesse ayant été bousculée par la montée du nazisme et la déportation dans un camp en Pologne. Alors il avait fait en sorte qu’ils mènent une existence paisible. Il ne savait presque rien de son passé, pas une photo conservée, pas une lettre glissée dans un tiroir, le seul attachement qu’elle avait était un bureau, un bureau immense qu’elle finira pourtant par donner à un poète chilien.

Isabel, une étudiante américaine s’installe à Oxford dans une grande maison, celle de Weisz, le célèbre antiquaire. Fréquemment absent, elle vit auprès de ses enfants : Yoav et Leah. Weisz passe son temps à rechercher les meubles et divers objets juifs éparpillés dans le monde, sa maison étant le lieu de transit de tout ce mobilier au milieu duquel évoluent le frère et la sœur. Isabel tombera passionnément amoureuse de Yoav, un jeune homme charismatique entouré de livres, et éprouvera une grande affection pour sa sœur, une pianiste inépuisable. Un jour, leur père se donne la mort.

Le récit le plus bouleversant du roman est sans aucun doute celui d’un vieil homme, Aaron à Jérusalem, écrivant une lettre à son fils, Dove. On y perçoit des regrets et de l’amertume, on y sent un amour immense mais une impossible communication entre les deux hommes qui ont passé leur temps à se fuir l’un l’autre. Ils ont enfoui leurs sentiments, cachés leurs angoisses, se sont dissimulés derrière des masques, par tradition, par peur, par orgueil. Dove avait commencé un livre qu’il envoyait par fragments chez lui lorqu’il était soldat. Aaron avait pour consigne de déposer les pages sur le bureau de son fils sans décacheter. Mais, le père lisait chaque mot, chaque ligne écrite par son fils…

Voici un livre dense, exigeant, au style impeccable. Quelques reproches cependant : la difficulté de se repérer dans le temps, et les liens pas toujours évidents entre les nombreux personnages.

« Je n’insisterai donc pas sur la souffrance de deux être occupés à ouvrir de force leur vie en deux, centimètre par centimètre, sur la soudaine vulnérabilité de la situation, la tristesse, les regrets, la colère, la culpabilité et le dégoût de soi, la peur et la solitude étouffante, mais en même temps le soulagement, incomparable. »

« Nous nous tenions dans l’entrée qui était jadis notre maison à tous, une maison remplie de vie, dont les pièces débordaient de rires, de discussions, de larmes, de poussière et d’odeurs de nourriture, de souffrance, de désirs, de colère et de silence aussi, le silence compact de gens serrés les uns contre les autres dans ce qu’on appelle une famille ».

« Toutes ces années où j’avais cru qu’elle avait besoin de régularité, de routine, d’une vie que rien d’inhabituel ne devait interrompre, l’inverse était en réalité peut-être vrai. Peut-être avait-elle tout le temps rêvé de quelque chose qui viendrait faire voler en éclats cet ordre soigneusement préservé, d’un train traversant le mur de la chambre ou d’un piano tombant du ciel, et plus je m’efforçais de la protéger de l’imprévu, plus elle étouffait, plus son désir s’intensifiait jusqu’à devenir insupportable. »

« Pour moi, ma mère était par-dessus tout une odeur. Indescriptible. Passons. Puis un contact : ses mains sur mon dos, le lainage doux de son manteau contre ma joue. Puis un son et, loin derrière en quatrième position, ma vision d’ele. La façon dont elle ne m’apparaissait que par fragments, jamais entière. Si grande, et moi si petit qu’en une seule fois je ne parvenais à apercevoir qu’une courbe, la chair gonflée au-dessus d’une ceinture, la pluie de taches de rousseur dans le décolleté ou les jambes gainées de bas. »

La grande maison, roman de Nicole Krauss, Editions de L’Olivier —

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