Le coeur cousu – Carole Martinez

Lecoeurcousu

Voilà une histoire de femmes, avec elles, sur elles, pour elles. Liées par une mystérieuse boîte – aux pouvoirs magiques – qu’elles se passent les unes après les autres comme le témoin d’un relais entamé depuis plusieurs générations, les femmes tissent leur(s) histoire(s) en se nourrissant du vécu de leurs aînées, pour le meilleur et pour le pire. Cette transmission entre mère et fille(s) se déroule lors des premiers signes de la puberté, la boîte symbolisant le passage de l’enfance au monde adulte, dotant chaque fille d’un pouvoir particulier.

Les hommes n’ont ici que très peu de place. La représentation qui est faite d’eux n’est pas très flatteuse ; les hommes sont souvent lâches, couards, paresseux, timides, grotesques, joueurs. En revanche, les femmes apparaissent courageuses, responsables, aimables, travailleuses. Ce manque de nuances, la bêtise des hommes et la raison des femmes m’a un peu dérangée.

Les conditions féminines ( fin 19ème siècle en Andalousie ) sont ainsi mises en avant tout le long du roman ; la misère, les accouchements à domicile, l’indifférence des hommes, l’aspect besogneux de la vie des femmes dès le plus jeune âge, les mariages arrangés, la maison à entretenir, les enfants à s’occuper, le poids des traditions et autres superstitions…peu de place pour rêver, flâner et penser à soi.

Ce roman est vraiment atypique – ce qui peut dérouter le lecteur -, il s’agit davantage d’une fable, d’un conte. L’onirisme très présent cotoie avec plaisir ( puis avec lassitude en ce qui me concerne ) le fantastique. On rencontre ainsi au fil de la lecture un homme qui se prend (littéralement!) pour un coq, un ogre, un enfant à plumes, une petite fille à la peau de lumière, une autre qui a le pouvoir de tuer d’ un simple baiser… Quant au personnage central – la mère – Frasquita Carasco, il est terriblement attachant ; couturière, elle confectionne de splendides robes si belles qu’elles semblent irréelles, et a le don de « raccommoder » les hommes, en leur donnant un nouveau visage. Je garderai l’image d’elle conduisant sa charrette emplie de ses enfants à travers l’Espagne, débordant d’ amour pour eux.

Le cœur cousu ne laisse pas indifférent, le côté fantastique a égaré mon esprit à plusieurs reprises, mais le style littéraire de l’auteure est d’une grande beauté, on prend beaucoup de plaisir à lire certains passages à haute voix. Elle parvient à décrire les sensations, les paysages, la violence avec beaucoup de réalisme, mais aussi les rêves, et tout cela d’une manière poétique à souhait.

« Alors son cœur battait au même rythme que le monde qui soudain emplissait sa petite chambre obscure. Il entrait en cortège par les fentes des volets, par les failles des murs. Il se déversait dans l’espace clos de sa chambre, s’y concentrait, il la pressait de toutes parts. (…) La création entière se rassemblait autour d’elle, en elle, et la jeune fille devenait le ciel, les montagnes et la mer. Elle venait au monde et le monde venait à elle. »
« Les mains des conteuses sont des fleurs agitées par le souffle chaud du rêve, elles se balancent en haut de leurs longues tiges souples, fanent, se dressent, refleurissent dans le sable à la première averse, à la première larme, et projettent leurs ombres géantes dans les ciels plus sombres encore, si bien qu’ils paraissent s’éclairer, éventés par ces mains, par ces fleurs, par ces mots. »

« Depuis le premier soir et le premier matin, depuis la Genèse et le début des livres, le masculin couche avec l’Histoire. Mais il est d’autres récits. Des récits souterrains transmis dans le secret des femmes, des contes enfouis dans l’oreille des filles, sucés avec le lait des paroles bues aux lèvres des mères. Rien n’est plus fascinant que cette magie apprise avec le sang, apprise avec les règles. »

Le coeur cousu, roman de Carole Martinez, Folio —

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2 réflexions sur “Le coeur cousu – Carole Martinez

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