Folie d’une femme séduite – Susan Fromberg Schaeffer

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Voici un roman dont je me souviendrais longtemps. Pourtant, j’appréhendais la lecture de ce pavé de 800 pages ; je pensais y trouver du sentimentalisme à outrance, des longueurs et une écriture légère. Que nenni ! J’ai été littéralement happé par l’existence chaotique de l’héroïne, Agnès Dempster.

S’inspirant d’un fait réel, l’auteure nous dévoile, entre délicatesse et rudesse, la vie de cette femme de la fin du 19 ème siècle dans le Vermont, différente, surprenante, incroyablement belle et touchante mais dotée d’une personnalité fortement complexe. Ainsi défilent sous nos yeux son ascendance ; une grand-mère aimée au caractère bien trempé et fantaisiste, une mère détestée qui ne s’est jamais remise du décès de Majella, soeur d’Agnès qu’elle n’a pas connue mais qui prend beaucoup de place et un père présent mais insignifiant.

A 16 ans, elle décide de rejoindre la ville en quête de changement. Sa grande beauté attire très vite le regard des hommes et des femmes. Elle tombe éperdument amoureuse de Frank Holt, éprouve un sentiment nouveau qui la submerge de bonheur et de malheur à la fois. Insatiable, à la recherche d’un idéal, possessive et terriblement jalouse – on ne peut s’empêcher de songer à Emma Bovary-, elle va se perdre dans cet amour qui n’est pas pleinement partagé. La passion amoureuse la mènera tout droit à un geste fatal, irrémédiable ; elle tuera et tentera de se donner la mort.

L’auteure décrit alors avec maîtrise le procès ; de longues journées où le cas d’Agnès est débattu, soutenue par Maître Kingsley – très beau personnage – jugé par des hommes (les femmes étant exclues à cette époque de cette décision), analysé par des experts scientifiques… On voit aussi, en ce début du 20 ème siècle l’explosion de la presse et de ses gros titres tapageurs.

Déclarée folle, Agnès est internée dans un asile psychiatrique – elle y restera près de 20 ans – on y étudiera ses cauchemars ( prémisses de l’interprétations des rêves / début de la psychananalyse). Libérée à quarante ans de cet isolement, elle retrouvera une vie plus douce et redécouvrira même pour un temps le sentiment amoureux.

J’ai beaucoup aimé le style et l’écriture de Susan Fromberg Schaeffer. Sa description de la nature environnante se fond parfaitement avec le caractère changeant et les sautes d’humeur d’Agnès. Les émotions à fleurs de peau sont superbement retranscrites, les mots sont choisis avec soin et intelligence. C’est un magnifique roman.

« Des mots ! Tant de mots ! Il y a eu tout ces gros titres, ces éditoriaux au sujet de la balle que j’avais tirée, mais depuis longtemps déjà je me débattais au milieu des mots. Ils ont fait mon malheur. Quelle arme redoutable que les mots ! (…) Ils dévoraient tout avec tant de zèle. Tu n’imagines pas la haine que je leur voue. Je les vois qui s’échappent en se contorsionnant de la bouche des gens ; ce sont les fibres poisseuses d’une toile indestructible ; extensibles à l’infini, ils relient l’un à l’autre, à jamais, celui qui parle à l’autre qui écoute. »

« Puis je cru qu’il pleuvait, et levai la tête, surprise, car la pluie n’aurait pas dû me mouiller à l’intérieur de l’église. Je passai ma main sur mes joues ; elles ruisselaient. Je vis des gouttes d’eau qui roulaient sur le devant de mon corsage. L’étoffe noire en était tout humide. Lentement, précautionneusement, je portai la main à mes cheveux. Ils étaient secs. N’y comprenant rien, je jetai un coup d’oeil à la fenêtre. Le soleil brillait. Pas un nuage. Alors seulement je m’aperçus que je pleurais. Impossible de m’arrêter de pleurer. Comme si mon corps indépendamment de moi, avait décidé de pleurer la mort de ma mère. »

« Voilà ce qui avait changé dans le monde. Il n’y avait plus de comme si…Ce n’était pas comme si je contemplais le royaume des merveilles derrière la vitre ; c’était le royaume des merveilles. Je n’adorais pas Frank comme un dieu ; il était un dieu. Ce n’était pas comme si je le vénérais, puis que je le vénérais. Le monde était ce qu’il semblait. Le vide était devenu du solide. Je baissais les yeux sur ma main et je l’aimais, non parce que c’était ma main, mais parce que Frank l’aimait et la touchait. »

« Quand il se retirait dans sa chambre, j’étais jalouse des meubles parce qu’ils étaient près de lui et moi pas, et quand il partait travailler, j’étais jalouse de ses compagnons de travail, des pierres et même du sol qu’il foulait. »

« Je m’assis sur mon lit et jetai un coup d’oeil à la pile de livres posée sur le sol. Des livres ! Avec des personnages enfermés entre leurs pages, comme moi dans ma vie. Impossible d’y échapper. Même Aristote le disait. Tout être obéit à une loi qui lui est propre. Quelle bêtise que d’avoir cherché une issue, une nouvelle page, un autre livre ! »

Folie d’une femme séduite, roman de Susan Fromberg Schaeffer, Belfond —

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