Sous silence – Catherine Enjolet

Sousilence

Nabisouberne ne parle pas. Aucun son ne sort de sa bouche. Les mots sont emprisonnés à l’intérieur. C’ est le silence ; un silence étouffé.
Pourtant, c’est si bruyant en dedans… elle en a tellement à dire, des mots ; des mots durs, des mots crus. Tout le jour, elle ne pense qu’à ça : cet homme qui s’avance dans la nuit, son odeur de tabac froid, son haleine, son souffle…
Il y a bien des gens qui gravitent autour d’elle mais ils ne font que tourner, aucun ne s’arrête. Ils ne prennent pas le temps ou ne veulent pas voir, ne cherchent pas à comprendre…l’indicible. Présents et pourtant pas là, ces gens. Ils ont tant à faire chez eux, d’abord. Sa mère, Nénette pour les intimes, moitié danseuse moitié serveuse, tente de donner des couleurs à sa propre vie, de lui accorder de la fantaisie, sourit, virevolte…mais s’effondre le soir venu. Sa grand-mère, vit dans le passé, plus glorieux à son goût, ressasse inlassablement ses souvenirs, s’y accroche tant bien que mal afin de mieux occulter le présent, sûrement. Et puis il y a La-Prof-de-comptoir qui philosophe sur la misère, Annie la copine de classe qui a des rêves plein la tête, Lili la rebelle, les nombreux voisins ; Dédé-le-taulard, Fred-la-tapette, Doudou-Sainte, qui crient dans la cage d’escalier, qui se débattent comme les autres pour sortir la tête de l’eau…et les silences qui en disent long.
Alors Nabisouberne écrit, elle aligne les mots sur des petits papiers pour exorciser ses maux, chasser ses démons momentanément, histoire de respirer un peu. Elle les envoie à son père, là-haut, s’allonge sur le toit, regarde les nuages, trace les lettres une à une dans le ciel…Elle va à Notre-Dame, aussi. Ecoute les cloches tintinnabuler, s’émerveille devant la grandeur de l’édifice et esquisse un sourire en observant la béatitude sur le visage des touristes. Puis, elle pose son regard sur les reflets argentés du fleuve tout proche, entend les voix fortes et joyeuses des enfants qui jouent non loin, dans le square…
Le style de l’auteure est à l’image du ressenti de Nabisouberne ; des phrases courtes, saccadées, rythmées, exclamatives, interrogatives, percutantes, cyniques. Une atmosphère pesante d’un réalisme frappant règne dans ce roman et pourtant une poésie émerge malgré tout de cette lourdeur…le silence de la jeune fille, imposé par un monde trop dur pour elle, lui permet parfois de brèves évasions par des pensées plus douces qu’elle s’écrit.

« Demain ? Un pied devant l’autre, c’est le grand défi de la famille. L’avenir ? Juste tenir sur le fil de la vie. Ma grand-mère soupire ; si elle n’avait pas connu de revers de fortune ! Si seulement son viveur de mari n’avait pas fait faillite ! L’horizon, ce n’est pas pour tout le monde. Le futur ? Une arnaque. Mieux vaut le conditionnel. Moins arrogant. (…) Ce que je voudrais faire plus tard ? Je n’ose pas le dire. Ma mère affirme qu’il suffit de vouloir quelque chose pour que le contraire arrive. Demain ? Faut pas y croire…Moi, je ne veux rien…Promis ! Pas vivre. Pas mourir. Rien. Merci. »

« À moi ! À l’aide ! Dire non. Juste, j’veux pas. J’peux plus. C’est l’odeur du tabac d’abord qui annonce la menace. Ça sent l’haleine et la sueur. L’odeur d’homme qui écoeure. Le souffle court approche. Sans bouger, sans crier, je sens déjà la barbe repoussante qui pique, qui frotte, brûle à feu et à sang. Les mains glissent, se baladent. Lèvres molles et mots baveux dégoûtent. J’étouffe. Les doigts partout mettent la tête, le ciel et la terre à l’envers. Je ne vois plus clair. Personne pour entendre. Rien. Personne pour comprendre. »

« Ma mère et moi. Ensemble. On joue. On vit. On shoote dans les feuilles mortes. Ma mère et moi, on traverse le square face au bar où je l’ai attendue après son travail. Parfum d’automne et merle chanteur du soir. Je retiens mon souffle. Fragile, ce moment-là. Toutes les deux, seules, elle dit « c’est rare ». Peut-être même alors qu’on rit. Ça et là, dans le silence du square vide, j’entends nos voix. Elle marche à côté de moi et je me tiens droite. Ma main frôle la sienne, j’ai des impressions de bonheur plein la tête. On dirait…Une maman, presque. »

« La prof peut se lamenter. Tempêter. J’ai pris le large. J’ai lâché le livre. J’écris dans ma tête. J’attrape les mots. Je m’en gave. Le « poison » ne m’aura pas. J’ai des réserves de mots à moi. J’écris, vite. Pour tenir. Sur mes papiers. Sur ma table. Sur l’ardoise du ciel comme sur les trottoirs. Sur la buée des vitres. Je grave sur le bois des arbres. Je trace les mots sur le sable du square (…) Toi, là-haut, je sais que tu peux lire. Je lâche les mots comme des ballons jusqu’à toi. Attrape ! C’est pour toi. Mots à la clé. C’est parti. J’avance sur les lignes comme sur un fil. Je plane. Haut, toujours plus haut. Vers toi, Papa. »

« Elle s’en persuade, Nénette ; atténuer le réel, c’est une bienveillance du ciel. Elle les voit encore trop bien, autour d’elle, les fatigués, les usés, les abîmés, les cassés ; tous ceux qui portent les marques de la cour des Miracles…Le besoin, la gêne, ça rend tout le monde pareil. Ça donne la même couleur aux gens. On se connaît, on se reconnaît. On reste entre soi. On se protège. »

« Je voudrais Annie près de moi pour qu’elle bavarde. Vite. J’ai besoin de sa voix. À côté d’elle, je reprends souffle quand elle raconte, je respire, tout à coup. Je m’étourdis de ses parfums de muguet. Elle a des rêves plein les yeux, ma copine. Des demains. Elle crayonne des projets. Dessine l’avenir. Elle gomme, décide. Je voudrais être belle comme elle se voit, et me regarder comme elle dans une glace. «

Sous silence, roman de Catherine Enjolet, Editions Phébus —

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