Le vent tourne – Sibylle Grimbert

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Ce livre est original par sa forme puisqu’il est composé de deux parties asymétriques : deux cents pages pour l’une et vingt pages pour l’autre. Dans la première partie, une atmosphère théâtrale règne avec une unité de lieu – un appartement -, une unité de temps – une soirée festive – et des changements de décors – pièces de l’appartement -. En revanche, la seconde partie ressemble à un bilan ; l’évolution du personnage principal sur une vingtaine d’années et la mise en évidence du poids de cette fameuse fête sur le reste de sa vie, un fardeau qu’il traîne.
En lisant, on a l’impression d’assister à la représentation d’une pièce de théâtre. Les personnages foisonnent et virevoltent autour du premier rôle endossé par Benjamin, âgé d’une trentaine d’années. Il y a d’un côté l’introspection de ce dernier, qui se pose beaucoup de questions quant à son avenir dans l’entreprise familiale et sur la relation qu’il entretient avec son père, dont il devrait probablement prendre la place… mais un coup de théâtre est si vite arrivé… De l’autre, on suit Edmond, plus âgé, qui lui, a des doutes sur son mariage, s’est querellé avec son meilleur ami et se sent terriblement vieux. Gravitent alors autour d’eux les invités qui palabrent, dansent, boivent, se toisent, se jugent, se méfient, se sourient, se moquent, se racontent, s’ennuient.
J’ai beaucoup aimé le style de l’auteure, qui manie avec habileté la métaphore, utilise différents niveaux de langage et un riche vocabulaire, selon les personnages et leur milieu. Les  jeux de scènes  sont très agréables à lire également : quiproquos et situations cocasses, voire abracadabrantes. On passe allègrement du comique de situation au mélodrame, tout en changeant de pièces ; on suit les personnages tour à tour dans la salle de bain, dans une chambre d’enfant, dans le dressing, sur le balcon. Les différents lieux sont d’ailleurs choisis selon l’ambiance souhaitée et l’état d’esprit des personnages.
Cependant, j’ai regretté que le vent tourne si vite justement ; Benjamin passe par plusieurs phases d’émotions, de sentiments en l’espace de quelques heures, ce qui malmène la vraisemblance. Et puis, je n’ ai pas éprouvé beaucoup d’ empathie pour les personnages, qui sont, il faut l’admettre, pas très chaleureux.

«  Son vieil ami le remords s’asseyait près de lui avec son visage gris et ridé, ses épaules courbées, son expression méchante pleine de perversité. De façon sournoise, il prenait sa main maintenant immobile et calme sur son genou, assenait une ou deux vérités d’où il ressortait qu’il était inadapté à la vie en société, payait le prix d’une inexplicable et congénitale agressivité, et surtout n’avait aucun moyen de se justifier ni de rattraper une situation foutue. Vaincu, Benjamin posait alors la tête sur son épaule, car il mesurait combien il n’aurait jamais d’autre compagnon que celui-là, puisque par sa propre faute il était seul. »

« Toute la succession des générations serait bouleversée à l’avenir, partout sur cette terre plus personne ne grandirait ni ne vieillirait, de sorte que tous ces vieux arriveraient bientôt à nous faire avaler leur maturité sans cesse repoussée, à nous imposer, par mimétisme devant un phénomène majoritaire, leurs traits fatigués comme un critère plastique valable ; le pouvoir ne se transmettrait plus. »

« Ces cons, en fait ils étaient pires qu’il ne l’avait cru. Ils vivaient ensemble, ne regardaient que ceux qui leur ressemblaient, dès qu’on sortait du lot, bousculait leur contentement d’eux-même, leur certitude d’avoir raison et d’être bons, ils devenaient aveugles, comme son père dont ils étaient des répliques presque exacte. »

«  C’était juste une chambre éteinte, avec deux hommes côte à côte, deux hommes qui se lient d’amitié, l’expérience de l’un servant l’inexpérience de l’autre, la fraîcheur de l’un secouant la vieillesse de l’autre, l’envie d’aider accomplissant le rêve d’être soutenu. »

«  Comment pouvait-il vivre sans elle ? Comment ses jambes pourraient encore se lever, ses genoux se plier pour avancer s’il la laissait derrière lui ? Il flanchait, la table des négociations lui apparaissait telle qu’elle était, sans aucune carte ouverte et étalée, aucune frontière griffonnée à se disputer, aucun point d’eau entouré d’un cercle rouge plusieurs fois raturé en échange d’un avantage quelconque. »

Le vent tourne, roman de Sibylle Grimbert, Editions Leo Scheer —

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