La vie trop brève d’Edwin Mullhouse – Steven Millhauser

edwin
Voici un livre plutôt étonnant autant par sa forme que par son contenu. Son véritable titre, à rallonge, surprend instantanément le lecteur, et attise il est vrai sa curiosité : La vie trop brève d’Edwin Mullhouse, écrivain américain, 1943-1954, racontée par Jeffrey Cartwright. Celui-ci nous livre donc sa biographie d’Edwin Mullhouse, son camarade de classe et voisin avec lequel il a tissé apparemment une grande amitié.

Dès le commencement, le lecteur sait qu’Edwin perdra la vie à 11 onze ans. La tension monte ainsi crescendo tout au long du roman, qui est organisé en trois parties disctinctes ; les années de jeunesse, les années de maturité et les dernières années. Dans la première partie, on assiste à une explosion de couleurs, des descriptions qui n’en finissent pas, une multitude de détails, très ennuyeux parfois. On sait tout de la petite enfance d’Edwin, un petit garçon très entouré, l’amosphère y est d’ailleurs plutôt joyeuse. L’ambiance des années de maturité fait plus penser à un clair-obscur, les choses dépeintes sont plus contrastées, les situations sonts moins drôles voir carrément dramatiques. On y parle d’école, de camarades de classes, de la découverte de l’écriture, des premiers chagrins d’amour, d’amitié et d’inimitiés. Les dernières années sont quant à elles représentées d’une manière très sombre, on a moins de description, on est plus dans les pensées des protagonistes. Mais surtout, on sent la fin tragique annoncée arriver et on la redoute. Les dernières pages sont assez angoissantes, les couleurs ont totalement disparu : Edwin et Jeffrey ne se rencontrent plus que la nuit lors de virées au clair de lune…

On sent très vite qu’Edwin est un sujet d’étude pour Jeffrey, il observe le moindre de ses faits et gestes, les relations qu’il entretient avec sa famille, ses peurs, ses doutes, il fouille dans les tous les recoins de son existence…on a l’impression que Jeffrey est constamment au côté d’Edwin jusque dans ses pensées, dans ses rêves. Il semble vouer un véritable culte pour ce garçon qu’il considère comme un génie, une personne à part, quelqu’un de fascinant, et qui a selon lui écrit un chef d’oeuvre : Cartoons. Pourtant, Jeffrey semble beaucoup plus avancé intellectuellement qu’Edwin…mais le biographe n’altère -t-il pas quelque peu la réalité, ne la déforme -t-il pas ? Edwin qui est censé être le personnage principal de ce roman est avant tout le sujet de la biographie, on pourrait donc se demander s’il ne serait pas instrumentalisé par Jeffrey : ce dernier façonnerait son personnage, lui indiquerait les directions à prendre, le manipulerait … ?

« Au commencement était le silence, matrice de toute parole à laquelle toute parole aspire, mère de toute parole : le souffle de ma vie. Quand et comment le premier mot en a jailli jusqu’ici, c’est ce que je ne saurai jamais, et pourquoi non plus. Cela a-t-il une importance quelconque ? Peut-être le son n’est-il qu’un acte de folie du silence, un bégaiement dément de l’espace vide ayant pris peur de s’écouter soi-même et de ne rien entendre. Ainsi sommes-nous tous fous. Ou peut-être sommes-nous le silence parlant dans son sommeil, peut-être sommes-nous un long cauchemar du silence se débattant en plein tourment sur son lit de plume. »

« Edwin (…) poursuivit en prétendant (si j’interprète correctement ses remarques bredouillées) que le concept même de biographie est désespérement romanesque, car à la différence de la vie réelle, pleine de point d’interrogation, de passages censurés, d’espaces blancs, de rangées d’astérisques, de paragraphes sautés, et de séries innombrables de points de suspension se perdant dans le silence, la biographie procure une illusion de totalité, un vaste échafaudage de détails organisé par un biographe omniscient dont les aveux occasionnels d’ignorance ou d’incertitude ne nous trompent pas plus que les protestations polies d’une maîtresse de maison nous assurant, au sixième plat d’un luxueux banquet, que non, vraiment, elle ne s’est donnée aucun mal. »

« Lecteur ! Qu’est-ce qu’un livre ? Un livre, c’est une pression intolérable à l’intérieur de la boîte crânienne qui exige d’être soulagée. Malheur à l’écrivain damné entre les damnés, qui ne peut pas finir son livre ; car cette pression cherche alors un autre exutoire, un exutoire du côté du mal. »

La vie trop brève d’Edwin Mullhouse, roman de Steven Millhauser, Le livre de poche —

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